Tom Bry-Chevalier

Altruisme efficace et animaux non-humains – Introduction partie 1


Il existe différentes manières d’aborder la question de la cause animale. Bien souvent on illustre ce fait en plaçant d’un côté l’approche utilitariste d’un Peter Singer face au déontologisme d’un Tom Regan, mais on pourrait également évoquer les approches marxistes et éco féministes d’auteur.trice.s comme Carol J. Adams[1]. Je vais tenter dans ce billet d’envisager la cause animale sous l’angle de l’altruisme efficace[2]. Si possible je vous conseille avant la lecture de ce billet de disposer d’au moins quelques notions sur ce qu’est l’altruisme efficace, sans que cela soit pour autant indispensable. J’attire cependant votre attention sur le fait que le mouvement de l’altruisme efficace n’étant pas un bloc uni, les idées que j’évoque dans cet article ne sont pas nécessairement partagées par l’ensemble des personnes s’intéressant à l’altruisme efficace.

Imaginez que vous prépariez une expédition pour le pôle Nord : la réflexion sur l’utilisation de vos ressources serait cruciale car il vous serait impossible de tout emporter avec vous. Il s’agit là du point de départ de l’altruisme efficace : nos ressources étant limitées il convient de réfléchir aux moyens de les utiliser au mieux. Par l’utilisation d’une réflexion rigoureuse et autant que possible en s’appuyant sur des données scientifiques, l’altruisme efficace se pose comme une tentative de réponse à une question simple : comment aider les autres le plus possible compte tenu de nos ressources limitées ? Plus métaphoriquement, il s’agit d’allier le cœur et l’esprit afin de pouvoir au mieux aider les autres. Au cours des dernières années, le mouvement de l’altruisme efficace s’est pris d’un intérêt croissant pour la cause animale – et vice-versa – et il existe aujourd’hui un groupe d’individus, associations et organismes de recherche tentant de pratiquer les principes de l’altruisme efficace en les appliquant spécifiquement aux animaux non humains. Comprendre la perspective de l’altruisme efficace sur la cause animale fera l’objet d’une série de trois articles sur ce blog dont le premier, davantage introductif, tentera d’offrir une réponse à la question suivante : pourquoi se soucier du sort des animaux ?

Pourquoi s’intéresser au sort des animaux : les bases morales de l’altruisme efficace

« Si l’altruisme efficace a dans un premier temps surtout été mis en pratique pour aider les humain.e.s les plus démuni.e.s, son attention a franchi la barrière de l’espèce. Ce n’est pas forcément surprenant quand on sait que l’altruisme efficace est en partie influencé par l’utilitarisme moral [3]. Ainsi, à la question “qui sont ceux et celles que nous souhaitons aider ?”, la plupart des personnes qui s’identifient à l’altruisme efficace répondrait que nous ne devrions pas nous limiter aux humain.e.s. En effet, de par sa volonté d’impartialité, l’altruisme efficace nous amène à écarter les critères arbitraires de considération morale, tels que le moment (nous nous intéressons également au bien-être des générations futures) ou le lieu de naissance. L’espèce semble faire partie de ces critères arbitraires[4]. Si avec une même somme d’argent je peux soulager une quantité différente de souffrance, il semble moralement préférable d’orienter cette somme vers la direction qui conduira à améliorer au mieux la vie des individus, qu’il s’agisse d’humain.e.s ou d’animaux. Bien sûr, cela soulève de nombreuses questions, comme celle de la capacité de différentes espèces à ressentir la souffrance[5].

A ce propos les données scientifiques peuvent nous apporter un éclairage nécessaire. Ainsi, la sentience[6] de nombreux animaux; c’est à dire leur capacité à éprouver des expériences subjectives et donc à avoir des intérêts comme celui de ne pas souffrir, est aujourd’hui attestée par de multiples études scientifiques. Il existe même un relatif consensus sur le sujet[7]. Dans le mouvement de l’altruisme efficace, une majorité de personnes adoptent une position non spéciste consistant à considérer que l’espèce n’est pas un critère moral pertinent dans notre réflexion éthique. Les intérêts des animaux non-humains sont donc pris en compte dans l’objectif de rendre le monde meilleur. Dans les faits, la diminution de la souffrance animale est souvent considérée comme une des trois grandes causes promues au sein de l’altruisme efficace, aux côtés de la lutte contre l’extrême pauvreté et l’anticipation des risques existentiels[8]. Essayons de comprendre pourquoi exactement.

Comprendre la magnitude de la souffrance liée à l’élevage : une approche probabiliste[9]

Lorsqu’il est question d’éthique animale il y a une question qui revient souvent, et qui nous servira d’exemple principal dans cet article : celle de l’élevage et de la légitimité de la consommation de produits d’origine animale (POA). Si se concentrer autant sur l’élevage plutôt que d’autres formes d’exploitation animale peut surprendre, c’est tout à fait compréhensible après un rapide coup d’oeil à ce graphique : 

Source : Animal Charity Evaluator

Nous reviendrons sur ce graphique et ses limites lors du prochain article de cette série.


Procédons maintenant à une petite interrogation. A quel point êtes-vous d’accord avec la phrase suivante ?  

“Une souffrance infligée à un animal non humain est aussi significative du point de vue moral qu’une souffrance équivalente infligée à un être humain.”

En évaluant la probabilité que cette affirmation soit vraie, vous raisonnez en fait de manière bayésienne : plutôt que de répondre par “je suis d’accord” ou “je ne suis pas d’accord”, vous prenez en compte votre degré de confiance envers cette affirmation. Nous avons déjà vu qu’il était probable que beaucoup d’animaux non-humains soient sentients. Pour beaucoup de personnes, la sentience est considérée comme un critère nécessaire et suffisant pour être l’objet de notre considération. Une position raisonnable serait de dire qu’il est compliqué de répondre 0% (c’est à dire un désaccord total), car cela impliquerait un niveau de confiance absolue difficile à atteindre, allant à l’encontre de résultats scientifiques récents. Malgré tout, imaginons que vous soyez extrêmement sceptique et admettiez n’être d’accord qu’à 0,0001% avec cette affirmation. Utilisons maintenant ce chiffre pour procéder à un calcul d’espérance mathématique[10] afin d’estimer les souffrances causés par l’élevage en “équivalent souffrance humaine”, ce dont il est question dans les approches probabilistes.

On estime à environ 70 000 000 000 (70 milliards) le nombre d’animaux terrestres tués par an pour produire de la nourriture et au moins 1 000 000 000 000 (mille milliards) le nombre d’animaux marins tués pour les mêmes raisons. [11]

Si vous n’êtes d’accord qu’à 0,001% avec l’affirmation morale évoquée précédemment, le calcul d’espérance en “équivalent humain” aboutit aux nombres suivants :
Animaux terrestres : 70 000 000 000 x 0,0001 = 7 000 000 (7 millions)  

Animaux marins : : 1 000 000 000 000 x 0,0001 = 100 000 000 (100 millions)

Rappelons à titre de comparaison que la France compte environ 65 millions d’habitant.e.s.


Ainsi, même en attribuant une très faible probabilité de sentience aux animaux non humains ou au fait que leur souffrance doive être autant prise en compte moralement que celle des humain.e.s, l’élevage représente une catastrophe morale.

Plus simplement, l’argument peut se présenter de la manière suivante : les animaux comptent vraisemblablement d’un point de vue moral. Il y a plein d’animaux dans les élevages qui souffrent terriblement et sont tués. Donc c’est important de les aider 

Dès lors que l’on prend en compte nos incertitudes empiriques (à quel point les animaux souffrent?) et morales (à quel point leur souffrance est moralement significative?), le simple fait qu’il y ait un nombre gigantesque d’animaux exploités par l’être humain est suffisant pour attirer notre attention sur leur situation. Cela fait partie des raisons pour lesquelles de nombreuses personnes dans le mouvement de l’altruisme efficace considèrent comme importante la prise en compte de la souffrance des animaux. L’argument probabiliste n’est bien sûr pas le seul argument en faveur de la fin de l’élevage[12]. Il permet cependant de se rendre compte de la magnitude du problème.

Les animaux élevés sont-ils heureux ?

Un contre-argument potentiel serait de dire que les animaux ont de bonnes conditions de vie et de mise à mort. Ainsi, bien que leur mort soit une mauvaise chose, les animaux seraient néanmoins heureux et disposeraient d’une vie qui vaut la peine d’être vécue. Plusieurs éléments limitent cependant l’existence d’une telle possibilité. En premier lieu car la plupart des animaux élevés le sont dans des conditions d’élevage extrêmes, dites “intensives”.

En France[13] : 

  • 83% des 800 millions de poulets de chair sont élevés sans accès à l’extérieur (ITAVI, 2016)
  • 69% des 48 millions de poules pondeuses sont élevées en batterie de cages (CNPO, 2016)
  • 99% des 36 millions de lapins sont élevés en batterie de cages (ITAVI, 2006)
  • 95% des 25 millions de cochons sont élevés sur caillebotis en bâtiments

Dans le monde, il s’agit d’environ 90% des animaux terrestres qui viennent d’élevages industriels. 

Non seulement ces conditions d’élevage peuvent être considérées comme mauvaises la plupart du temps (aucun espace, pas d’accès à l’extérieur, pas de distraction, problèmes de santé) mais la sélection génétique intense dont ont été victimes certains animaux a pour effet que même dans un environnement adéquat, ces animaux souffriraient énormément. 

Ci-dessous deux graphiques : l’un montrant le poids moyen des poulets sur le marché étatsunien, l’autre sur l’âge moyen des poulets sur le marché étatsunien. On peut immédiatement remarquer une chose : les poulets ont été vendus de plus en plus jeunes et de plus en plus gros. Leur croissance extrêmement rapide n’est pas sans conséquence sur leur santé car ces poulets souffrent malgré leur jeune âge de nombreux problèmes squelettiques affectant leur capacité à se déplacer, de lésions de la peau qui peuvent s’enflammer et s’infecter, et d’une accumulation de liquide dans la cavité abdominale pouvant entraîner une insuffisance cardiaque.

Il faut cependant reconnaître que tous les animaux ne sont pas logés à la même enseigne, certains animaux bénéficiant de conditions de vie privilégiées par rapport à d’autres. Par exemple, si 99% des lapins sont élevés en batterie, de nombreuses vaches ont accès à l’extérieur. 

Brian Tomasik, un chercheur au Foundational Research Institute, a essayé d’estimer la quantité de souffrance directement produite par différents types de POA. Si ces estimations ne sont pas à prendre au pied de la lettre et doivent être appréciées avec beaucoup de modestie épistémique, elles permettent cependant d’avoir une idée générale du problème. Pour arriver au tableau ci-dessous et notamment au résultat de la dernière colonne, présentant la quantité de souffrance par kilogramme pour différents POA, il a pris en compte plusieurs critères :
– Colonne 2 : La durée de vie moyenne des animaux élevés en jours

– Colonne 3 : Viande (sans les os) ou autre quantité de nourriture produite par un animal tout au long de sa vie en kilogrammes

– Colonne 4 : Un multiplicateur selon la sentience avec comme valeur maximale 1, l’auteur prenant en compte une approche gradualiste de la sentience[10]

– Colonne 5 : La quantité de souffrance par jour de vie (avec comme base la viande bovine)
– Colonne 6 : La quantité de souffrance liée à la méthode de mise à mort de l’animal 

– Colonne 7 : La quantité de souffrance générée par kg de viande demandée. Colonne 7 = (colonne 2 + colonne 6) / colonne 3 * colonne 4 * colonne 5.

Colonne 1234567
Produit d’origine animaleDurée de vie moyenne (en jours)Viande (sans les os) ou autre quantité de nourriture produite par un animal le long de sa vie (kg)Multiplicateur de sentience selon l’espèce (valeur maximale = 1)Quantité de souffrance par jour de vie (boeuf = 1)Nombre de jours équivalent à la douleur de la mortEquivalent en souffrance par kg de viande demandé
Poisson-Chat d’élevage8200.390.51.5151600
Saumon d’élevage6392.00.51.515250
Oeufs de poules élevées en batterie501160.947.5110
Poulet421.90.831066
Dinde1339.60.831036
Porc1836512.5127.5
Boeuf3952120.951301.9
Lait1825300000.952150.12

Source : https://reducing-suffering.org/how-much-direct-suffering-is-caused-by-various-animal-foods/

La conclusion à laquelle parvient Tomasik est non seulement que différents types de produits d’origine animale génèrent une quantité variable de souffrance par kilo, mais surtout que cette variabilité est colossale et donc que d’un point de vue éthique toutes les viandes ne sont pas équivalentes. D’après ses estimations, manger 1 kg de saumon d’élevage ou de poulet crée bien plus de souffrance que de manger 1 kg de boeuf. Dès lors, diminuer sa consommation de viande rouge au profit de poisson ou de poulet, comme cela se fait souvent chez les personnes soucieuses de l’environnement, est mauvais du point de vue de la souffrance animale.

Qui sont les animaux que nous mangeons ?

Intuitivement, quand on imagine une ferme, ou des animaux d’élevage, on visualise surtout des vaches dans un pré, des cochons et des poules. Mais cette vision colle-t-elle avec la réalité ? Pour se donner une première idée, on peut par exemple jeter un oeil à la production de viande dont l’unité de mesure est généralement la tonne. On tombe alors sur le graphique suivant : 

Première surprise (peut-être), la “viande” dont la production (donnée en tonnes) est la plus élevée est le poisson, et ce de très loin. Viennent ensuite la viande de volaille et la viande porcine, provenant en grande partie de Chine, et enfin la viande bovine. Si nous mettons ces données en relation avec les estimations précédentes, où nous arrivions à la conclusion que les types de POA générant le plus de souffrance par kilo étaient le poisson et le poulet, la situation des animaux que nous mangeons devient encore plus alarmante.

Une autre manière de répondre à la question “qui sont les animaux que nous mangeons” est de considérer une approche en termes de nombre d’individus. D’un point de vue éthique, il est préférable toutes choses égales par ailleurs de manger un animal de 100kg plutôt que 5 animaux de 20kg. Exprimer les données en tonne plutôt qu’en nombre d’individus, outre le fait de réifier les animaux, ne permet de saisir certaines nuances comme le nombre de vies auxquelles il a fallu mettre fin pour produire ce que nous mangeons. Par ailleurs, on peut penser qu’il est bien plus pertinent d’un point de vue moral de se concentrer sur les individus. Ci-dessous un graphique estimant le nombre d’individus mangés aux Etats-Unis.

source : https://faunalytics.org/fundamentals-farmed-animals/

Le tableau qui se dresse alors est probablement très éloigné de la plupart de nos intuitions. Même aux Etats-Unis, pays du burger et des steakhouses, les vaches représentent proportionnellement une quantité infime des animaux tués : à peine 0.06%. Ce nombre pourrait paraître négligeable s’il ne correspondait pas à environ 30 millions d’individus, un peu moins de la moitié de la population française ; c’est dire tant le nombre d’animaux tués est astronomique. 

Si on prenait au hasard un animal tué aux Etats-Unis pour la consommation humaine, nous aurions 83,4% de chances que cet animal soit un poisson et 15,8% de chances qu’il soit un poulet. Autrement dit, nous avons moins d’1% de chances que cet animal ne soit ni un poulet ni un poisson. Il nous faut donc modifier l’image mentale que nous nous faisons des animaux que nous mangeons et de leurs conditions d’élevage. Certes, les vaches sont en général mieux loties en comparaison du reste des animaux, et on imagine qu’il pourrait même exister des élevages de bovins respectueux de leur bien-être. Mais le nombre d’individus concernés est absolument dérisoire face au reste des animaux que nous mangeons. Les conditions de vie des bovins ne sont pas représentatives de l’expérience moyenne des animaux mangés, et à ce titre elles ne devraient pas occulter la réalité du quotidien de la plupart des animaux.

A la question “qui sont les animaux que nous mangeons ?” la réponse est donc : “surtout des poissons et des poulets”. A la question “les animaux élevés sont-ils heureux ?” la réponse semble être non dans la grande majorité des cas. À la suite de ce que nous venons de voir ensemble, on pourrait penser que la solution au problème de la souffrance des animaux d’élevage serait de ne manger que des vaches élevées avec de bonnes conditions de vie. Ainsi non seulement nous mangerions moins d’individus, mais en plus ceux-ci auraient peut-être bénéficié d’une vie qui vaut la peine d’être vécue. Cependant, même si nous trouvions moralement acceptable la mise à mort d’animaux pour nous nourrir, cette solution ne serait pas optimale en raison d’un autre problème majeur : celui de l’impact environnemental de l’élevage, et particulièrement de l’élevage bovin.

Les conséquences environnementales de l’élevage

Bien que la lutte contre le changement climatique (ou d’autres problèmes environnementaux) ne fasse traditionnellement pas partie des principales priorités identifiées au sein du mouvement de l’altruisme efficace, il serait erroné de dire que ce dernier ne s’intéresse pas à ces enjeux[14]. Dans le cadre de ce qui est parfois appelé l’ “effective environmentalism”, les principes de l’altruisme efficace sont mobilisés pour être appliqués aux problèmes environnementaux. Les impacts de l’élevage sur l’environnement sont nombreux et variés, et nous ne pourrons ici les analyser que succinctement étant donné qu’il ne s’agit pas de notre objet principal. En conséquence il faut garder à l’esprit le fait que même sans prendre en compte les impacts environnementaux de l’élevage, de très nombreuses personnes se réclamant de l’altruisme efficace pensent qu’il faudrait mettre fin à l’élevage pour des raisons éthiques comme celles que j’ai évoqués précédemment.

Selon la FAO 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont dues aux activités humaines. Les émissions de GES liées à l’élevage proviennent de quatre principaux processus: la fermentation entérique, la gestion des effluents, la production d’aliments pour le bétail et la consommation d’énergie. Le GLEAM (Global Livestock Environmental Assessment Model) fournit des informations détaillées sur ces sources d’émissions[15].  Toutefois, tous les animaux n’ont pas le même impact environnemental. En l’occurrence près de deux tiers des émissions de GES de l’élevage sont dues exclusivement aux bovins (voir graphique). Cette proportion est particulièrement colossale quand on la rapporte à la quantité de POA issus de l’élevage bovin. On observe donc un premier point de friction avec ce que nous disions auparavant, à savoir que d’un point de vue éthique la viande de bœuf serait préférable à de la viande de poulet. De plus, il est important de noter que les élevages bovins que l’on pourrait qualifier de “bio” et plus éthiques (quand les animaux se nourrissent principalement d’herbes) émettraient en fait davantage de gaz à effet de serre que les élevages conventionnels[16].


Source : http://www.fao.org/gleam/results/fr/ 

L’élevage est également l’une des causes principales de la déforestation dans le monde. Il est par exemple responsable de 70% de la déforestation en Amazonie[17]. Par ailleurs, même si l’élevage peut avoir un impact environnemental moindre grâce aux prairies, il ne faut pas oublier que son rendement par hectare est très faible. On élève en moyenne 1,5 grand bovin de 600 kg par hectare. Sachant que la viande consommable représente environ 37 % du poids d’une vache, on aurait une productivité de 333 kg par hectare. À titre de comparaison, un hectare de culture en France produit 3 tonnes de soja[18]. Le soja contient lui-même 50 % de protéines de plus que la viande de bœuf à poids égal. On touche ainsi un autre problème lié à l’élevage : son inefficience, et donc son incapacité à nourrir une population croissante dans un monde où les terres deviennent de plus en plus rares. Ainsi, si 70% des terres agricoles sont dédiées à l’élevage, les produits issus de l’élevage ne fournissent que 34% des protéines et 16% de l’énergie consommées par l’alimentation humaine[19]. Enfin l’élevage a également des impacts importants sur la biodiversité, la pollution des sols, de l’air et des océans ou encore l’eutrophisation. 

Enfin, l’élevage est également un des facteurs principaux du risque de pandémie et de la croissance de l’antibiorésistance[20]. L’antibiorésistance n’est pas un problème à prendre à la légère : on estime que dans le monde, aujourd’hui, un million de personnes décèdent à cause de bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. Le pire est cependant à venir car certaines estimations prédisent que d’ici 2050, ce nombre pourrait monter jusqu’à trente millions.

Il y a deux éléments principaux à retenir concernant les impacts environnementaux de l’élevage. Premièrement, que ces impacts sont conséquents, variés, et à prendre en compte dans de nombreuses perspectives environnementales et sanitaires[21]. Ensuite, qu’il existe parfois des tensions entre les enjeux environnementaux et éthiques si l’on ne souhaite pas mettre fin à l’élevage et à la consommation de POA. En effet, si la viande de boeuf et le lait sont les POA qui génèrent le moins de souffrance, ce sont aussi, et de loin, les plus gros producteurs de gaz à effet de serre. Par ailleurs, des conditions d’élevages plus éthiques (plus d’espace par animal par exemple) sont également moins environnementalement soutenables, que ce soit en termes de GES ou d’appropriation des terres.

Conclusion 

En conclusion de cette première partie, que pouvons-nous dire sur les raisons qui poussent l’altruisme efficace à s’intéresser à la réduction de la souffrance animale ? Si l’on s’intéresse aux trois critères souvent pris en compte pour comparer et prioriser les problèmes , à savoir l’ampleur du problème, son caractère négligé, et le potentiel d’amélioration, tous semblent pouvoir s’appliquer avec succès à la cause animale. Si l’on reste sur l’exemple des animaux destinés à la consommation humaine, avec plus de mille milliards de victimes par an et des conditions de vie souvent désastreuses, le problème est loin d’être anecdotique. Pour ce qui est du caractère négligé, bien que la cause animale soit un sujet ayant gagné en puissance dans le débat public ces dernières années, force est de constater qu’une minorité des dons sont dirigés vers les animaux : seulement 3% aux Etats-Unis, par exemple. Parmi ces dons une part presque négligeable est elle-même destinée aux associations s’intéressant aux animaux d’élevage, la majorité de ces dons étant dirigée vers les animaux domestiques, alors même que l’élevage concerne bien plus d’animaux (souvenons-nous du graphique présent en début d’article). Enfin, pour ce qui est du potentiel d’amélioration, on peut imaginer qu’il existe tant au niveau individuel (devenir végane[22] par exemple) qu’au niveau systémique (campagnes à destination des entreprises de l’agro-alimentaire, viande cultivée,…) des moyens efficaces d’agir, mais nous aurons davantage l’occasion de nous pencher sur cet aspect lors des prochain  articles de cette série.

Jusqu’à présent nous n’avons fait qu’effleurer la question de l’éthique animale, en nous limitant à des considérations introductives. De fait, beaucoup des éléments et réflexions portés par cet article ne sont pas propres à l’altruisme efficace. Il ne faut pas oublier par ailleurs que l’élevage ne représente qu’un des nombreux aspects de la souffrance animale. De plus nous ne sommes intéressés ici qu’à l’élevage pour nourrir les humain.e.s et non les animaux domestiques[23]. Dans le prochain article, nous nous intéresserons à d’autres formes de souffrance animale, notamment la souffrance des animaux sauvages et ce qu’il est possible de faire pour la réduire (dans la mesure où il serait possible de faire quelque chose). Nous ferons également un point sur l’état actuel des réflexions portées par des adhérent.e.s aux idées de l’altruisme efficace sur ces sujets, ainsi que des stratégies et actions préconisées pour réduire la souffrance animale.

Tom Bry-Chevalier

[1] Peter Singer : https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Singer ; Tom Regan : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tom_Regan ; Carol J Adams : https://fr.wikipedia.org/wiki/Carol_J._Adams .

[2] Pour en apprendre plus sur l’altruisme efficace : https://fr.wikipedia.org/wiki/Altruisme_efficace

[3] De Jeremy Bentham à Peter Singer, l’utilitarisme est réputé pour être une philosophie morale généralement favorable aux animaux. L’utilitarisme est une éthique conséquentialiste prescrivant d’agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme ou la moyenne de bien-être (bien-être agrégé) de l’ensemble des êtres sensibles. Puisque l’utilitarisme fait de son unité de base l’utilité (que l’on pourrait traduire avec des pincettes par “bonheur”), il a pour conséquence que chaque être sentient, disposant de préférences, doit être pris en compte dans le grand calcul visant à maximiser l’utilité globale, y compris les animaux non humains.

[4] Le spécisme désigne une discrimination basée sur l’espèce. Il dessine une frontière infranchissable entre les humains et les animaux non humains, estimant ainsi que la considération morale que nous devons attribuer à un individu dépend de son espèce.  L’antispécisme est une opposition à la discrimination fondée sur l’appartenance à une espèce. C’est l’acceptation que les cochons, les chiens et les humains ont le même intérêt à ne pas souffrir.
Ce texte de David Olivier définit ce qu’est le spécisme et en quoi il serait une discrimination arbitraire. https://www.cahiers-antispecistes.org/quest-ce-que-le-specisme/ 

[5] L’antispécisme ne demande pas de traiter tous les organismes de manière égale. Donner le droit de se marier à des pieuvres serait absurde. Il requiert simplement de considérer des intérêts égaux dans une égale mesure, quelle que soit l’espèce d’appartenance des individus impliqués.

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sentience 

[7] La déclaration de Cambridge sur la conscience :  https://fr.m.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_de_Cambridge_sur_la_conscience conclut que certains animaux non humains ont une conscience analogue à celle des animaux humains. Les discussions sont cependant encore ouvertes en ce qui concerne la sentience de certains insectes. Pour ce qui est des mollusques bivalves, la balance penche plutôt du côté de la non sentience https://www.openphilanthropy.org/2017-report-consciousness-and-moral-patienthood 

[8] https://concepts.effectivealtruism.org/concepts/existential-risks/

[9] Cet argument est particulièrement bien expliqué dans cette vidéo du vidéaste Monsieur Phi, docteur en philosophie : https://www.youtube.com/watch?v=HaVWbdlAiCQ 

[10] Une explication simple de ce qu’est l’espérance mathématique est disponible ici en anglais : https://concepts.effectivealtruism.org/concepts/expected-value-theory/ . Une explication un peu plus complexe est disponible en français sur la page wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Esp%C3%A9rance_math%C3%A9matique 

[11] https://faunalytics.org/fundamentals-farmed-animals/

[12] Par exemple, Peter Singer défend l’idée que dans tous les cas, les intérêts des animaux à vivre et ne pas souffrir sont supérieurs à notre intérêt à flatter nos papilles gustatives. Il parvient ainsi à la conclusion que la consommation de POA issus de l’élevage n’est pas moralement acceptable.

[9] Les chiffres cités ensuite sont ceux communiqués par la filière viande. Le lien suivant répertorie les sources pour chaque chiffre : https://www.viande.info/elevage-viande-animaux 

[13] https://questionsdecomposent.wordpress.com/2018/04/11/approche-gradualiste-de-la-sentience/ 

[14] https://80000hours.org/problem-profiles/climate-change/ 

[15] http://www.fao.org/gleam/results/fr/ 

[16] https://www.carbonbrief.org/grass-fed-beef-will-not-help-tackle-climate-change. Voir par exemple ce rapport du Food Climate Research Network de l’université de Oxford : https://www.fcrn.org.uk/sites/default/files/project-files/fcrn_gnc_report.pdf. Pour une source en français : https://blogotheque-animaliste.fr/le-paturage-est-il-vraiment-meilleur-pour-la-planete-que-lelevage-industriel/ 

[17] Livestock’s Long Shadow: Environmental Issues and Options. Food and Agriculture Organization of the United Nations

[18] http://www.fao.org/faostat/en/#data/QC 

[19] http://www.fao.org/3/y5019e/y5019e03.htm?fbclid=IwAR23OdBRerRvWM1Y3gHv6VGtBRIqyODTUoBbDgrsUiAfOz9nGg-CBpY_qQ8 

[20] https://ourworldindata.org/antibiotic-resistance-from-livestock 

[21] Le site https://www.viande.info/ comporte de nombreuses données intéressantes et très bien sourcées sur les impacts environnementaux de l’élevage.

[22] Rappelons au passage qu’une alimentation végétalienne, lorsqu’elle est bien menée et complémentée en B12, est tout à fait viable pour les humain.e.s à chaque stade de la vie.  

Voici quelques exemples de positions officielles affirmant la viabilité d’un régime végétalien à tous les âges de la vie :

– L’Academy of Nutrition and Dietetics, éminente association de diététiciens et nutritionnistes aux États‐Unis, déclare dans sa position en 2016 : « Bien conçue, une alimentation végétarienne, y compris végétalienne, est saine, adaptée au plan nutritionnel et peut procurer des avantages pour la prévention et le traitement de certaines maladies. Elle est appropriée à toutes les périodes de la vie, en particulier la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance, l’adolescence, le troisième âge, ainsi que pour les athlètes. »

– La direction de la santé du Portugal : « Par ailleurs, nous savons aujourd’hui que, s’il est bien planifié, un régime exclusivement végétarien peut répondre à tous les besoins nutritionnels de l’être humain et peut être adapté à toutes les phases du cycle de la vie : grossesse, allaitement, enfance, adolescence, etc. personnes âgées ou même à la situation des athlètes ».

– Le gouvernement australien, dans ses recommandations nutritionnelles pour la population générale actualisées en 2013, déclare : « Les régimes végétariens correctement planifiés, y compris les régimes végétariens ou végétaliens, sont en bonne santé et nutritionnellement suffisants. Les régimes végétariens bien planifiés conviennent aux individus à toutes les étapes du cycle de vie ».
[23] On estime par exemple qu’entre 160 millions et 2,1 milliards de rongeurs sont élevés chaque année pour nourrir les serpents domestiques : https://forum.effectivealtruism.org/posts/pGwR2xc39PMSPa6qv/rodents-farmed-for-pet-snake-food

Chronologie du mouvement de l’altruisme efficace

Avertissement : cette chronologie n’a pas vocation à être exhaustive quant aux origines et à l’évolution de l’altruisme efficace. Le but est plutôt de donner un aperçu des grands moments de la construction de ce mouvement. Pour en savoir plus sur ce qu’est l’altruisme efficace, nous vous renvoyons vers notre page “Principes de l’altruisme efficace” ainsi qu’à ces ressources introductives en français et en anglais. 

 

Le mouvement de l’altruisme efficace se structure véritablement à la fin des années 2000, d’abord dans le monde anglo-saxon. Le terme “effective altruism” même n’est choisi qu’en 2011[ 1]. Le mouvement se pose comme une tentative de réponse, à travers une réflexion rigoureuse s’appuyant sur les meilleures données disponibles, à une question simple : comment aider les autres le plus possible compte tenu de nos ressources limitées ? [ 2]

Constitution progressive du mouvement de l’altruisme efficace 

(2007 – 2011)

Origines intellectuelles de l’altruisme efficace

De nombreux travaux en philosophie académique ont inspiré et continuent d’inspirer les idées de l’altruisme efficace. Le philosophe utilitariste et anti-spéciste Peter Singer, dans son article de 1972 “Famine, Affluence and Morality”, défend le caractère moralement obligatoire de l’action altruiste quand elle implique seulement un sacrifice négligeable pour la personne qui la fait. Puisqu’un petit sacrifice d’une personne aisée peut contribuer à améliorer substantiellement les conditions de vie d’une autre personne plus pauvre, il en conclut que la première a l’obligation morale d’aider la seconde, même si elle vit à l’autre bout du monde. Il développe ensuite cette idée et les principes de l’altruisme efficace dans des ouvrages plus grand public tels que The Life You Can Save en 2009 et The Most Good You Can Do en 2015, ainsi que dans son TED Talk de 2013. On trouve d’autres sources d’inspiration du mouvement dans les travaux de Derek Parfit, notamment sur l’éthique des populations et la possibilité d’un progrès moral, ainsi que les discussions philosophiques récentes autour de l’incertitude morale (auxquelles a contribué une des figures influentes de l’altruisme efficace, William MacAskill).

Le mouvement de l’altruisme efficace, surtout à ses débuts, s’est également inspiré d’une nouvelle approche en économie du développement apparue à la fin des années 1990. Cette approche expérimentale consiste en l’évaluation d’interventions d’aide au développement basée sur des essais randomisés contrôlés. Leurs résultats, ainsi que les outils développés entre autres par Esther Duflo et Abhijit Banerjee au Poverty Action Lab du MIT, seront ensuite repris dans le mouvement de l’altruisme efficace pour identifier des ONG mettant en place des interventions particulièrement efficaces.

L’altruisme efficace entretient par ailleurs un lien fort avec le mouvement rationaliste, qui s’intéresse à la manière dont les outils de la rationalité peuvent nous aider à prendre des décisions et à atteindre les objectifs qu’on s’est fixés. Se regroupant sur le forum Less Wrong, créé en 2006 dans la lignée du blog Overcoming Bias, certain.e.s y publient des articles sur les liens entre rationalité et altruisme, comme Scott Alexander avec son billet “Efficient Charity : Do Unto Others”. Il est vrai que les deux mouvements ont des idées en commun, notamment l’accent mis sur la raison pour mieux comprendre comment le monde fonctionne. La communauté réunie autour de Less Wrong s’intéresse aussi aux risques liés à l’intelligence artificielle, inspirée par les travaux d’Eliezer Yudkowsky, une des principales figures de ce mouvement.

Création des premières organisations

La création de l’association Giving What We Can (GWWC) en 2011 par Toby Ord et William MacAskill au Royaume-Uni est un évènement marquant dans le développement du mouvement de l’altruisme efficace. Philosophes à l’université d’Oxford, les deux fondateurs s’engagent à donner tout au long de leur vie une partie importante de leurs revenus à des organisations caritatives, puis étendent cette idée à leurs ami.e.s et collègues souhaitant en faire autant. Ils créent ainsi GWWC, une organisation internationale regroupant des personnes décidées à donner au moins 10% de leur revenu à des ONG considérées comme efficaces[ 3]. En novembre 2009, GWWC comptait déjà 64 donateur.trice.s qui s’engagent à donner plus de 20 millions de dollars[ 4].

Pour déterminer quelles organisations sont les plus efficaces en matière de lutte contre la pauvreté, ce sont les travaux de GiveWell qui sont généralement mobilisés. GiveWell est une organisation fondée en 2007 par Holden Karnofsky et Ellie Hassenfeld ayant pour mission d’identifier des interventions prometteuses dans le domaine de la santé et la pauvreté mondiale, et les ONG qui les mettent en pratique. Elle se concentre principalement sur le rapport coût / efficacité des organisations, plutôt que sur des critères traditionnellement évalués comme le pourcentage du budget de l’organisation consacré à ses frais de fonctionnement. En 2011, GiveWell collabore avec la fondation Good Ventures pour donner naissance à l’Open Philanthropy Project, qui vise à étendre la recherche de nouvelles opportunités de don à un ensemble de causes plus large que la lutte contre la pauvreté. Ils étudient ainsi des projets dans des domaines tels que la réforme de la justice pénale aux Etats-Unis, les risques de l’intelligence artificielle, la biosécurité ou encore la protection animale. L’Open Philanthropy Project promeut également un modèle de philanthropie basé sur la transparence, en mettant à disposition à toute personne intéressée leurs recherches et leurs résultats.

La même année, en 2011, afin d’étendre la réflexion sur les meilleures manières d’agir de manière altruiste aux choix de carrière professionnelle, MacAskill co-fonde avec Benjamin Todd l’organisation 80,000 Hours. Il s’agit d’une organisation qui fournit conseils et support pour avoir un meilleur impact altruiste via sa carrière. Une partie de l’équipe est alors issue de GWWC. L’année suivante, 80,000 Hours et GWWC se dotent d’une équipe salariée à plein temps.

La création du Centre for Effective Altruism (2011)

En 2011 également, la création du Centre for Effective Altruism (CEA), organisation parapluie rassemblant GWWC et 80,000 Hours, permet de trouver pour la première fois un nom au mouvement naissant. En effet, c’est seulement en décembre 2011 que le terme « effective altruism » est consacré, à l’issue d’un vote organisé par les directeurs de GWWC et 80,000 Hours. En 2016, 80,000 Hours prendra son indépendance et commencera à opérer séparément du reste du Centre for Effective Altruism

 


Structuration d’un mouvement à l’ampleur grandissante 

(2011 – 2019)  

De nouvelles organisations foisonnent

À partir de 2012, les organisations se réclamant de l’altruisme efficace se multiplient. Puisqu’il est impossible de les passer toutes en revue, nous nous contenterons de présenter celles qui nous semblent les plus emblématiques. 

L’organisation Effective Animal Activism (EAA), initialement une sous-division de 80,000 Hours, est créée pour intégrer des réflexions sur les animaux non-humains. Effective Animal Activism prend son indépendance et devient Animal Charity Evaluator en 2013. Ce changement de nom résulte d’un changement d’approche : originellement dédiée à la promotion de discussions sur les meilleures façons d’aider les animaux, l’organisation cherche à présent à identifier et mettre en avant les méthodes et actions les plus efficaces pour la cause animale, et évalue pour cela de nombreuses organisations. 

La même année, l’organisation The Life You Can Save (TLYCS) est créée pour mettre en application les idées développées par Singer dans son ouvrage du même nom. TLYCS cherche à changer la culture du don dans les pays riches, et à orienter des ressources vers les organisations à plus fort impact se consacrant à la diminution du nombre de décès prématurés et l’amélioration des conditions de vie des personnes vivant dans l’extrême pauvreté.

En 2013, une plateforme de collaboration de bénévoles sur des projets altruistes est créée, .impact, qui devient progressivement une organisation à part entière, renommée Rethink Charity en 2017. Elle se concentre dans un premier temps sur des projets de développement de la communauté de l’altruisme efficace, comme la rédaction d’une newsletter régulière, la mise en ligne d’un forum de discussion, ou encore la création de groupes locaux dans différentes villes et universités dans le monde, avant d’inclure des projets de recherche et de redistribution des dons.  

Si Oxford au Royaume-Uni et San Francisco / Berkeley aux États-Unis constituent les pôles majeurs du mouvement, les idées prospèrent également dans le monde entier. Au Canada par exemple, l’organisation Charity Science est créée en 2013 pour découvrir de nouvelles opportunités de création d’ONG avec un excellent rapport coût / efficacité, et lever des fonds pour les organisations déjà promues par GiveWell. Au sein du monde germanique, la Effective Altruism Foundation (EAF), qui se développe à Bâle (Suisse allemande) la même année, apporte une diversité linguistique ainsi qu’une approche éthique originale au sein du mouvement. EAF développe de nombreux projets avant de se concentrer plus récemment sur la recherche et le financement d’initiatives prometteuses, notamment dans le domaine des risques liés à l’intelligence artificielle.

Depuis 2015, les événements EA Global permettent de mettre en relation les personnes du monde entier qui s’intéressent à ces idées. Ils réunissent chaque année des individus ayant déjà une connaissance approfondie de l’altruisme efficace pour favoriser une meilleure coordination des diverses initiatives dans le monde. Ces événements donnent également un aperçu de l’évolution des idées dans le mouvement, grâce à des présentations sur des thématiques reliées à l’altruisme efficace. Elles complémentent ainsi les idées de base telles qu’elles sont par exemple présentées par MacAskill dans son livre Doing Good Better (2015) puis dans son TED Talk (2018). 

Formation d’une communauté de recherche globale

 

En plus de la recherche conduite directement au sein des organisations qui se revendiquent de l’altruisme efficace (parmi lesquelles GiveWell, Animal Charity Evaluators, Open Philanthropy Project, Charity Science, Rethink Charity et le Foundational Research Institute), les idées de l’altruisme efficace donnent lieu à de fructueux échanges avec la recherche académique. Par exemple, le Future of Humanity Institute (FHI), un centre de recherche créé en 2005 à l’université d’Oxford, aborde depuis sa création des thématiques concernant le futur de l’humanité qui sont directement reliées aux idées de l’altruisme efficace. De même, le Centre for the Study of Existential Risk, à l’université de Cambridge, se concentre sur l’étude des risques extrêmes associés aux technologies émergentes et à l’activité humaine, et aborde des problèmes méthodologiques particulièrement pertinents dans une perspective altruiste efficace.

En 2014, le Centre for Effective Altruism organise un événement académique sur l’altruisme efficace intitulée Good Done Right. Il lance la même année un projet de recherche en collaboration avec le Future of Humanity Institute, le Global Priorities Project. Plus récemment, en 2018, le Global Priorities Institute est fondé à l’université d’Oxford. Il promeut un agenda de recherche académique centré autour de la priorisation de causes et de l’approche long-termiste. Cette dernière repose sur l’idée que ce sont les conséquences à très long terme de nos actions qui déterminent en grande partie leur valeur.

 

Multiplication des groupes locaux autonomes

Des groupes locaux (aussi appelés chapters) liés à l’altruisme efficace commencent à se structurer dès le début des années 2010, d’abord dans les universités britanniques et états-uniennes dans les pôles principaux du mouvement. Les pionniers incluent ainsi Giving What We Can: Oxford, 80,000 Hours: Cambridge ou encore Effective Altruism Harvard outre-Atlantique. En plus de chapters universitaires, des groupes se revendiquant de l’altruisme efficace se développent dans plusieurs villes du monde : à Londres dès 2012, puis dans d’autres villes d’Europe et d’Amérique du Nord, ainsi qu’en Australie / Nouvelle-Zélande. Désormais présents sur tous les continents, il existe aujourd’hui près de 400 groupes locaux[ 5].

L’association Altruisme Efficace France, quant à elle, est créée en 2016 et constitue l’un des premiers groupes nationaux. Elle dispose donc d’un spectre d’actions plus large que les groupes locaux et universitaires antérieurement créés. L’association travaille activement pour diffuser les idées de l’altruisme efficace en France, où elles sont encore peu connues, et coordonne les groupes locaux et universitaires français. Sa création a été suivie par celle de nombreux autres groupes nationaux, à l’instar d’Altruismo Eficaz España, ou  linguistiques, comme Chinese Effective Altruism. Les idées de l’altruisme efficace sont ainsi traduites et adaptées à des contextes locaux variés, et le mouvement s’enrichit d’une plus grande diversité de perspectives.

De plus en plus, on assiste à un développement et une professionnalisation de ce réseau international de groupes locaux, notamment à travers l’initiative lancée en 2018 par le Centre for Effective Altruism des “Community Building Grants” : des fonds permettant aux groupes locaux et nationaux les plus importants d’embaucher des salariés à plein temps. Les échanges entre groupes sont fréquents et, depuis 2016, des conférences EA Global indépendantes (EAGx) sont organisées régulièrement à différents endroits du globe pour favoriser la mise en commun des personnes et des idées. 

Bien qu’il se soit considérablement développé en quelques années, le mouvement de l’altruisme efficace est encore jeune. Puisque la diversité et le débat d’idées constituent depuis le début des valeurs clés du mouvement, les progrès dans la réflexion autour de ses idées vont sans nul doute l’amener à se transformer et s’enrichir dans le futur. 

 

Notes de bas de page :
 
 

[1] MACASKILL, William, « The history of the term ‘effective altruism » (En ligne), EA Forum, 2014, URL:https://forum.effectivealtruism.org/posts/9a7xMXoSiQs3EYPA2/the-history-of-the-term-effective-altruism [retour au texte]

[2] Pour en savoir plus : (en anglais) « Introduction to Effective Altruism » (En ligne), Effective Altruism, 22-06-2016, URL: https://www.effectivealtruism.org/articles/introduction-to-effective-altruism/ [retour au texte]

[3] Pour plus d’informations, voir : https://www.givingwhatwecan.org/pledge/ [retour au texte]

[4] “Within a year, 64 people had joined the society, their pledged donations amounting to $21 million.”, “About us”, Giving What We Can, URL: https://www.givingwhatwecan.org/about-us/ [retour au texte]

[5] Voir https://eahub.org/groups/ [retour au texte]

Surmonter l’indifférence

Traduit de l’anglais par Flavien Parant. Article original à lire ici https://forum.effectivealtruism.org/posts/9gJAmSx73xYWi9QgS/framing-effective-altruism-as-overcoming-indifference 

Il existe une croyance à la fois répandue et erronée : les plus grands problèmes du monde seraient causés par la haine. Pourtant, si demain nous nous débarrassions miraculeusement de toute la haine du monde, les pires problèmes subsisteraient.

En effet les principales souffrances dans le monde semblent plutôt être causées par l’absence de compassion (c’est-à-dire l’indifférence), plutôt que par la haine :

1. L’extrême pauvreté n’est pas le résultat de la haine des riches à l’égard des pauvres : elle résulte du fait que les riches sont largement indifférents aux souffrances liées à l’extrême pauvreté.

2. L’élevage industriel n’est pas le résultat de la haine des humains envers les animaux non-humains : il résulte de l’indifférence des humains envers la souffrance intense des animaux vivant en captivité

3. La faible prévention des risques existentiels met en péril l’existence et l’épanouissement des générations futures. Mais elle résulte non pas de la haine, mais de l’indifférence des générations actuelles envers les générations futures. 

4. La souffrance intense des animaux sauvages ne résulte pas de la haine, mais est le produit d’un processus d’optimisation aveugle et indifférent (c’est-à-dire l’évolution par la sélection naturelle).

L’indifférence est le résultat immédiat de notre architecture cognitive, laquelle est largement insensible – comme le démontrent les travaux de Paul Slovic – à l’ampleur des problèmes moraux et au bien-être de ceux qui sont différents de nous.

Le problème de l’indifférence ne peut pas être résolu uniquement en développant des émotions comme l’amour ou l’empathie, malgré l’importance qu’elles ont dans notre vie quotidienne. Ces émotions sont trop étroites pour s’étendre de façon fiable à tous les êtres qui méritent notre attention morale. Selon les mots de Joshua Greene, nos « émotions font de nous des animaux sociaux, en transformant le Moi en Nous. Mais elles font aussi de nous des animaux tribaux, en tournant le Nous contre le Eux« . L’empathie et l’amour sont des moteurs importants de l’altruisme au sein d’un groupe. Cependant, ils ne suffisent pas à surmonter notre indifférence collective. Dans certains cas, ils peuvent même augmenter l’hostilité et les préjugés envers ceux qui ne se trouvent pas dans notre groupe d’appartenance. Dans le même ordre d’idées, Paul Bloom souligne que: 

    « En fait, je ressens beaucoup moins d’empathie pour les gens qui ne sont pas de ma culture, qui ne partagent pas ma couleur de peau, qui ne partagent pas ma langue. C’est un fait terrible de la nature humaine, qui opère à un niveau subconscient, mais on sait que cela se passe comme ça. (…) L’empathie nous conduit souvent à prendre des décisions stupides et contraires à l’éthique. (…) quand il s’agit de raisonnement moral, l’empathie (…) ne fait que semer la partialité, l’insensibilité au nombre et la confusion. »

Le fait que pour un cerveau humain, dix morts semblent à peine plus douloureuses qu’un millier de morts est un travers de notre esprit et ne reflète pas la réalité du monde. Notre indifférence n’atténue pas la gravité de la souffrance d’autrui. Joseph Staline aurait dit : « Une seule mort est une tragédie ; un million de morts est une statistique« . Pourtant, si nous nous appuyons sur notre capacité de raisonnement, nous pouvons dépasser notre indifférence – en reconnaissant que si chaque mort est effectivement une tragédie, un million de morts est en réalité un million de tragédies.

En d’autres termes, afin de résoudre le problème de notre indifférence, il faut comme le dit Bloom que nous devenions « dans le domaine moral, (…) des délibérateurs rationnels motivés par la compassion et l’attention pour les autres« . Par ailleurs, Robin Hanson fait remarquer que  » si nous pouvions être plus émus par notre raison que par notre cœur, nous pourrions faire beaucoup plus de bien« . C’est presque dans les mêmes termes que Peter Singer a décrit l’altruisme efficace à ses débuts :

« [L’altruisme efficace est] important parce qu’il combine à la fois le cœur et la tête. Le cœur, bien sûr, vous avez ressenti (…) l’empathie pour cet enfant. Mais il est vraiment important d’utiliser aussi la tête pour s’assurer que ce que vous faites est efficace et bien dirigé ; et non seulement cela, mais je pense aussi que la raison nous aide à comprendre que les autres, où qu’ils soient, sont comme nous, qu’ils peuvent souffrir comme nous, que les parents pleurent la mort de leurs enfants, comme nous, et que de la même manière que nos vies et notre bien-être sont  importants pour nous, ils le sont tout aussi pour eux« .

Pour surmonter notre indifférence collective à l’égard des plus grandes causes de souffrance, Singer suggère que nous acceptions le principe d’impartialité et que nous laissions ce principe guider nos décisions et nos actes altruistes. Selon ce principe, ma souffrance, mon bien-être et celui de ma collectivité ne sont pas plus importants que ta souffrance, ton bien-être, et celui de ta collectivité.

Ce principe grandit en importance à mesure que nous avons à traiter de personnes éloignées de nous. Comme l’illustre l’idée du cercle en expansion de Peter Singer, l’impartialité morale peut ainsi transcender les frontières géographiques, temporelles et les espèces. C’est d’ailleurs l’application de ce principe d’impartialité qui a permis à Jeremy Bentham d’avoir une longueur d’avance par rapport à ses contemporains en écrivant:

    « Pourquoi la loi devrait-elle refuser sa protection à tout être sensible ? (…) Le temps viendra où l’humanité étendra son manteau sur tout ce qui respire (…) où le reste de la création animale pourra acquérir ces droits qui n’auraient jamais pu lui être refusés sans la main de la tyrannie.« 

Les catastrophes morales de notre époque – pauvreté extrême, élevage industriel, risques existentiels, etc. – illustrent que même des siècles après la mort de Bentham, il reste de nombreuses occasions de faire un bien considérable. Ce sont des opportunités, comme le dit Singer, « d’empêcher que quelque chose de mal ne se produise, sans pour autant sacrifier quoi que ce soit d’une importance morale comparable ». En s’appuyant sur les données empiriques et de la raison, l’altruisme efficace est la poursuite intellectuelle et la concrétisation de ces opportunités.

Ou, pour le dire autrement : l’altruisme efficace est la tentative sérieuse de surmonter notre indifférence collective à l’égard des causes majeures de souffrance dans le monde.

En plus d’offrir des avantages tels qu’une meilleure coordination et de nous aider intellectuellement à surmonter l’indifférence, le mouvement de l’altruisme efficace sert cet objectif de deux façons importantes. En premier lieu car il accroît la motivation altruiste de ses membres sur le long terme en les mettant en lien avec d’autres individus, groupes et organisations ayant des objectifs et des normes épistémiques communs, et en permettant de surpasser leur sentiment d’isolation. En second lieu car l’altruisme efficace établit des incitations sociales qui encouragent les actions altruistes qui profitent le plus aux autres, par opposition aux actions altruistes qui servent principalement nos propres intérêts égoïstes (parfois cachés). La théorie de la « lueur chaude » du don en économie suggère en que de nombreuses personnes donnent de l’argent ou font du bénévolat (en partie) pour récolter la satisfaction émotionnelle associée au fait d’aider les autres. Ils choisissent souvent des causes saillantes sur le plan émotionnel plutôt que d’autres causes plus efficaces. Au contraire, le mouvement AE augmente l’impact positif de ses membres en renforçant leurs actions efficacement altruistes (p. ex. par une comparaison systématique des causes, ou en sélectionnant les ONG en fonction de leur rapport coût/efficacité). À cette fin, Robin Hanson soutient que:

    « pour nous mettre dans une situation où nos motifs inconscients s’alignent  avec nos motifs altruistes idéaux (…) nous pouvons rejoindre le mouvement altruiste efficace. C’est un bon moyen de s’entourer de gens qui jugeront de nos dons plus par leurs effets que par leurs apparences. Les mesures incitatives sont comme le vent : nous pouvons choisir de lui faire face, mais mieux vaut l’avoir dans le dos. »

Pour certaines personnes, l’approche rationnelle de l’altruisme peut d’abord sembler froide et calculatrice. Cependant, elle est en réalité chaleureuse et calculatrice. Derrière chaque chiffre, il y a des individus qui comptent. Prioriser à qui venir en aide est une réponse chaleureuse au monde tragiquement indifférent dans lequel nous vivons ; un monde où les ressources dédiées à des causes altruistes sont trop limitées pour subvenir aux besoins de tous ceux qui devraient être pris en charge. 

Dans le même ordre d’idées, Holly Elmore affirme :

« J’espère de tout cœur qu’un jour, nous serons capable de sauver tout le monde. Mais en attendant, il est irresponsable de penser que nous ne prenons pas de décisions de vie ou de mort avec l’allocation de nos ressources. Prétendre qu’on ne peut choisir ne fait qu’empirer nos décisions. (…) Je comprends que c’est difficile, que nous prendrons toujours instinctivement plus soin des gens que nous voyons que de ceux que nous ne voyons pas. (…) Mais il est dommageable de laisser plus de gens souffrir et mourir que nécessaire, car on ne parvient pas à regarder au-delà de ses propres sentiments. »

Pour conclure sur les mots de quelqu’un qui a combattu l’indifférence  de l’humanité pendant la majeure partie de sa carrière – le défunt statisticien Hans Rosling  :
    « Il est difficile pour les gens de parler de ressources lorsqu’il s’agit de sauver des vies, de les prolonger ou de les améliorer. Le faire est souvent pris pour de l’insensibilité. Pourtant, tant que nous n’aurons pas de ressources infinies – et nous n’en aurons jamais – c’est la chose la plus compatissante à faire que d’utiliser son cerveau et de trouver comment faire le plus de bien avec ce qu’on a. »

MÉTHODOLOGIE DE GIVEWELL

A l’heure actuelle, il existe un nombre considérable d’organismes dont l’activité consiste à évaluer des organisations à but non lucratif et non gouvernementales. Ces « charity evaluators » ou « charity watchdogs » se sont essentiellement développés dans le monde anglo-saxon[ 1]. A l’origine, lorsque les premiers charity evaluators ont été créés dans les années 2000, Charity Navigator en tête, ils ont eu tendance à se concentrer sur la question suivante : quel pourcentage des fonds dont dispose une ONG est directement consacré à mener à bien sa mission plutôt qu’à couvrir ses frais de fonctionnement ? GiveWell adopte cependant une approche différente dans son évaluation de la performance des ONG. Créée aux Etats-Unis en 2007 par deux anciens employés d’un fond spéculatif, Holden Karnofsky et Elie Hassenfeld[ 2], elle tient sa particularité de sa méthodologie, de sa transparence et de ses critères d’évaluation sur lesquels je vais m’efforcer de revenir dans ce billet.

Tentons, tout d’abord, de préciser un peu la mission que s’est attribuée GiveWell. Son activité principale consiste à évaluer l’action de différentes ONG pour déterminer celles qui font le plus de bien, ce par quoi elle entend celles qui sauvent ou améliorent le plus de vies humaines par euro dépensé[ 3]. Ses enquêtes, analyses approfondies et revues de littérature tentent donc d’identifier les opportunités de dons les plus efficaces selon leurs critères et de guider les donateurs et donatrices pour que leur geste ait le plus d’impact possible. Si GiveWell ne se revendique pas comme une organisation membre à part entière du mouvement de l’altruisme efficace, on retrouve tout de même une proximité avec la philosophie de ce mouvement puisqu’elle choisit d’appliquer une méthode scientifique pour évaluer l’efficacité de différents programmes humanitaires dans l’objectif de mettre en avant ceux faisant le plus de bien possible. Elle fait, par ailleurs, preuve d’une transparence remarquable quant à la méthode qu’elle utilise pour évaluer les différentes ONG. Elle n’hésite pas non plus à faire part de ses erreurs passées.

On peut distinguer trois grandes étapes dans le processus d’évaluation suivi par GiveWell : après avoir identifié plusieurs ONG éligibles, elle mène un examen approfondi de leurs programmes d’aide et des résultats de ceux-ci. Une fois les meilleures ONG sélectionnées (comprendre : celles ayant le plus grand impact par euro dépensé), elle procède à leur suivi puis met à jour ses évaluations et son classement en fonction des évolutions qu’elle perçoit.



I.   Identification des organisations éligibles

GiveWell examine l’action d’un nombre conséquent d’ONG parmi lesquelles elle distingue et recommande les “top charities” en priorité mais aussi des organisations à l’action remarquable (“standout charities”). Cependant, elle ne peut mener une évaluation aussi complète et précise pour toutes les ONG du monde. Elle a donc établi une liste de critères d’éligibilité que les organisations doivent remplir avant d’entamer la procédure d’évaluation.

Si GiveWell s’est aussi intéressée à des associations luttant contre la pauvreté aux Etats-Unis, elle se concentre en priorité sur la lutte contre la pauvreté globale et l’extrême pauvreté. Elle considère que c’est en s’attaquant à ce problème qu’un donateur individuel peut accomplir le plus de bien pour chaque dollar donné. 

Elle justifie ce choix ainsi : la plupart des gens considérés comme pauvres dans un pays développé comme les Etats-Unis sont en réalité plutôt riches selon les standards en vigueur dans les pays en développement. En effet, les personnes à faible revenu dans les pays en développement ont un niveau de vie et de richesse matérielle nettement inférieur à celui des personnes à faible revenu dans les pays développés[ 4]. Par exemple, dans les régions les moins développées du monde en 2009, entre 51% et 73% des individus manquaient d’un accès à des latrines ou à des toilettes, là où ce pourcentage ne s’élevait qu’à 1% aux Etats-Unis, et ce uniquement pour les zones rurales. En revanche, 98% des ménages américains possédaient une télévision contre seulement 16,5% des foyers dans les pays les moins développés[ 5]. L’impact du don sera donc plus significatif pour une personne vivant dans l’un de ces pays, comme le Tchad ou le Bangladesh[ 6], car celle-ci est relativement plus démunie. 

Comparaison des conditions de vie entre pays développés et en développement[ 7]

De surcroît, cette même somme d’argent aura une valeur supérieure et pourra donc procurer des avantages plus significatifs aux individus démunis dans des pays en développement. Pour mieux comprendre ce deuxième point, nous pouvons prendre l’exemple du programme de transferts directs d’argent mis en place par Give Directly. Ces transferts uniques s’élèvent à environ 1000 dollars par famille. Cette somme permet, selon l’ONG, de couvrir l’ensemble des dépenses d’un foyer moyen pour un an[ 8]. Donner un montant identique à un ménage américain à faible revenu ne leur permettrait, cependant, de couvrir qu’1,6% de leurs dépenses annuelles (environ 60.000 dollars en 2017[ 9]). 

A partir de ce premier raisonnement, GiveWell a établi des critères d’éligibilité pour savoir quelles ONG évaluer. Une ONG éligible doit tout d’abord cibler son action sur l’un de ses programmes prioritaires. Ces derniers doivent avoir prouvé qu’ils améliorent substantiellement la vie des personnes auxquelles ils viennent en aide. Afin d’identifier des programmes prometteurs, GiveWell s’appuie sur leur palmarès ou sur les résultats d’études à petite et grande échelle publiés par des organismes comme J-Pal dans le domaine de la lutte contre la pauvreté ou Millions Saved pour la santé dans les pays pauvres. Au début, elle utilisait aussi beaucoup les recommandations d’expert.e.s indépendant.e.s qui cherchent explicitement à comparer et à trouver les programmes d’aide les plus efficaces. Sa source principale était notamment les publications du Consensus de Copenhague sur lesquelles elle affirme moins s’appuyer cependant, considérant que le critère du rapport coût-efficacité y est trop prépondérant[ 10].  

Parmi les programmes prioritaires aujourd’hui, on trouve les transferts directs d’argent comme ceux effectués par GiveDirectly ou la distribution de moustiquaires traitées pour protéger de la malaria, un programme mené par Against Malaria Foundation entres autres. Les organisations doivent aussi mener une auto-évaluation rigoureuse de leur propre programme. 

II.   Évaluation des ONG

Les ONG qui remplissent les critères d’éligibilité précédents sont ensuite évaluées sur la base de quatre critères que je vais à présent détailler. 

1)     Preuve de l’efficacité de leur action

GiveWell s’intéresse avant tout à l’efficacité des programmes mis en place ou financés par l’ONG et cherche donc des données fiables à leur propos. L’examen mené par GiveWell s’appuie donc en premier lieu sur les rapports fournis par l’ONG elle-même. Ces documents, leurs résultats et la méthode utilisée sont analysés avec une grande précaution. GiveWell mène ensuite un certain nombre d’entretiens avec les représentant.e.s et les bailleur.esse.s de fonds actuels ou potentiels de l’ONG en question, puis prévoit au moins une visite sur le terrain pour voir les résultats concrets du programme examiné. Dans la mesure où GiveWell produit rarement ses propres données sur les actions des ONG, elle a établi une procédure rigoureuse d’évaluation des rapports internes ou des enquêtes scientifiques sur lesquels elle s’appuie. Celle-ci lui permet de décider quelle confiance accorder à ces études qui composent ses sources principales pour établir un classement des ONG les plus efficaces.

Pour accorder du crédit aux résultats avancés dans les rapports internes des ONG sur l’efficacité de leur action, GiveWell doit d’abord déterminer à quel point il est possible de généraliser les résultats à des programmes de plus grande ampleur que les ONG pourraient mener (il s’agit d’un aspect de ce qu’on appelle la validité externe des résultats). Elle précise que ce critère est devenu de plus en plus important dans leur processus d’évaluation au fur et à mesure des années.

GiveWell s’intéresse aussi particulièrement à la question de l’attribution causale. Elle souligne le fait que certaines ONG avancent des résultats positifs dans leur champ d’action (un taux de présence à l’école plus élevé chez les enfants traités avec des vermifuges par exemple) sans pour autant être capable de démontrer que leur programme est responsable de cette amélioration ou sans prendre en compte d’autres causes pouvant expliquer ces résultats. Pour GiveWell, les essais contrôlés randomisés (ou randomized controlled trials) sont alors utiles pour contrer ce biais bien qu’ils n’offrent pas une réponse parfaite. Un essai randomisé contrôlé consiste à séparer aléatoirement un groupe de potentiels participant.e.s au programme de l’ONG en deux : les membres du premier groupe participent effectivement au programme tandis que le second sert de groupe de contrôle. La répartition dans les différents groupes se faisant de manière aléatoire, on estime ainsi que les deux groupes partagent les mêmes caractéristiques avant la mise en place du programme. Les RCTs ont ainsi pour vertu d’éviter un certain nombre de biais, notamment le biais de sélection.

Finalement, dans l’examen des études qui lui sont présentées, GiveWell est attentive aux problèmes classiques liés par exemple à la taille des échantillons, à l’attrition, mais aussi aux biais de publication. Ces derniers pousseraient les chercheurs et chercheuses à insister sur les résultats qui prouvent leur hypothèse ou qui leur semblent les plus intéressants.

2)     Rapport coût-efficacité

Connaître l’impact d’un programme est évidemment nécessaire mais ne suffit pas à déterminer s’il s’agit d’un programme efficace. Pour cela il est plus pertinent de calculer le rapport coût-efficacité. En effet, un programme peut avoir un impact considérable mais avec un coût si important qu’il serait préférable de mettre en place des programmes à l’impact un peu moindre, mais bien moins onéreux. Il s’agit, en somme, d’une estimation du ratio entre le coût et l’impact d’une intervention. GiveWell peut le mesurer en “euro par vie sauvée” ou, pour les transferts directs d’argent notamment, en “avantage financier pour les bénéficiaires par euro dépensé par les donateurs et donatrices”. Les interventions avec le ratio “euro par vie sauvée” le plus faible sont donc généralement préférables. 

Le modèle établi par GiveWell pour déterminer le rapport coût-efficacité est assez spécifique dans la mesure où il tente de prendre en compte l’ensemble des coûts, comme ceux du management par exemple, puis d’estimer ensuite l’impact sur la vie des participant.e.s au programme.

Cette tentative de modélisation repose sur un calcul d’espérance mathématique à la margemais prend aussi en compte ce que GiveWell nomme les “poids moraux”, à savoir la valeur accordée à certaines mesures comme le nombre de vies sauvées.

Aussi précise et mesurée cette estimation soit-elle, elle ne reste qu’une estimation, sans doute grossière, comme le reconnaît volontiers GiveWell. Dans la mesure où il reste difficile de prendre en compte tous les impacts d’un programme, GiveWell tente de mesurer a minima les impacts les plus directs. Elle reste utile pour identifier des différences suffisamment significatives pour influencer le classement ou pour soulever des questionnements critiques sur certaines actions dont le ratio “euro par vie sauvée” serait particulièrement élevé par exemple. 

3) Capacité à utiliser des dons supplémentaires

Ce critère du “room for more funding” est celui privilégié par GiveWell et témoigne de l’importance qu’elle accorde au caractère négligé ou non d’un programme ou d’une action menée par une ONG. En effet, dans la mesure où son but est d’inciter les potentiel.le.s donateur.trice.s à donner en priorité aux organisations qu’elle recommande plutôt qu’à d’autres, il est nécessaire de savoir si l’ONG pourra utiliser de manière productive cet argent supplémentaire. Elle ne s’appuie pas seulement sur les preuves de son efficacité passée, qui peut largement diminuer d’année en année en raison de rendements marginaux décroissants. Par ailleurs, une organisation ne manque pas toujours de fonds mais parfois de “talents”. On peut citer l’exemple de l’association Smile Train. Elle effectue des interventions chirurgicales correctives sur des enfants né.e.s avec des fentes labiales et des fentes palatines dans les pays en développement. Cette organisation, même si son action est efficace, ne manquait pas nécessairement de dons mais plutôt de chirurgien.ne.s spécialisé.e.s pour réaliser les opérations. 

En somme, GiveWell tente de mesurer l’impact marginal d’un don supplémentaire. Depuis sa création en 2009, elle utilise la méthode de projection appelée scenario analysis pour essayer de déterminer ou prédire cette utilité marginale.

4)     Transparence

Pour terminer, le dernier critère important pour GiveWell dans sa procédure d’évaluation est la transparence. Cet article même est fondé sur un ensemble de textes et de documents produits par GiveWell et directement accessibles sur son site internet. Givewell exige un même niveau de transparence de la part des ONG qu’elle évalue.

Elle tient en fait à rendre public le détail de toute son analyse aux potentiel.le.s donateur.trice.s qui visite son site. Ainsi, il est nécessaire que les ONG évaluées acceptent de partager leurs données, leurs documents et leurs rapports.

III.   Suivi des meilleures organisations

La dernière étape dans ce processus d’évaluation consiste en un suivi régulier mené par GiveWell auprès des ONG qu’elle recommande. Son but est d’avoir un classement le plus à jour possible, et ce d’autant plus qu’elle prend en compte le besoin en fonds des ONG recommandées qui peut largement varier d’une année à l’autre. Faisant toujours preuve de la même transparence, elle partage les évolutions aussi bien positives que négatives découvertes pour chaque ONG. 

Par exemple, beaucoup de textes ont été rédigés et publiés sur les difficultés d’une organisation comme VillageReach. Cette ONG, classée parmi les meilleures selon GiveWell entre juillet 2009 et novembre 2011, se concentre sur la logistique des systèmes de santé dans les pays en développement. Elle a reçu plus de 2 millions de dollars de la part des donateur.rice.s de GiveWell, une somme qui a été utilisée pour élargir son approche en matière d’approvisionnement des produits de santé au Mozambique. De nombreux obstacles non anticipés par GiveWell ont, cependant, ralenti la mise en place du projet, notamment une sous-estimation des coûts. VillageReach a aussi eu des difficultés pour accéder aux fonds et donc à payer les professionnels de la santé travaillant pour le programme. Ces derniers ont finalement décidé d’arrêter de contribuer à sa mise en place[ 11].

Eve-Léana ANGOT

La méthode et la transparence de GiveWell sont sans doute les critères qui font sa spécificité dans le paysage des charity evaluators. Elle est assez fortement liée au mouvement de l’altruisme efficace qui prend en compte des critères similaires comme le rapport coût-efficacité d’un programme humanitaire ou le besoin en fonds d’une organisation avant de la recommander. C’est pourquoi de nombreuses autres associations qui se revendiquent clairement de l’altruisme efficace, comme Giving What We Can, s’appuient sur le classement de GiveWell ou renvoient leurs membres vers cette plateforme réputée fiable pour celles et ceux qui souhaiteraient donner efficacement à des ONG[ 12].

Notes de bas de page :

 

[1] Pour plus d’informations : https://en.wikipedia.org/wiki/Charity_assessment [retour au texte]

[2] “Our Story” [En ligne], GiveWell, Février 2018, Consulté le 16 août 2019, https://www.givewell.org/about/story [retour au texte]

[3] “GiveWell is a nonprofit dedicated to finding outstanding giving opportunities […] we conduct in-depth research aiming to determine how much good a given program accomplishes (in terms of lives saved, lives improved, etc.) per dollar spent”, voir : “About GiveWell” [En ligne], GiveWell, Consulté le 16 août 2019. https://www.givewell.org/about [retour au texte]

[4] “Process for Identifying Top Charities” [En ligne], GiveWell, consulté le 16 août 2019. https://www.givewell.org/how-we-work/process#GlobalPoor [retour au texte]

[5] “Standards of living : a comparison” [En ligne], GiveWell, 2009, Consulté le 16 août 2019. https://www.givewell.org/giving101/Your-dollar-goes-further-overseas/standards-of-living-comparison [retour au texte]

[6] “UN list of Least Developed Countries” [En ligne], UNCTAD, Consulté le 16 août 2019. https://unctad.org/en/Pages/ALDC/Least%20Developed%20Countries/UN-list-of-Least-Developed-Countries.aspx [retour au texte]

[7] “Standards of living”, The GiveWell Blog, op. cit. [retour au texte]

[8] “GiveDirectly FAQ” [En ligne], GiveDirectly, Consulté le 16 août 2019. https://www.givedirectly.org/faq/ [retour au texte]

[9] Estimation établie par le Bureau of Labor Statistics du United States Department of Labor (2017), disponible ici : https://www.bls.gov/news.release/cesan.nr0.htm [retour au texte]

[10] “Criteria for Evaluating Programs – 2009-2011” [En ligne], GiveWell, Novembre 2010, Consulté le 16 août 2019. https://www.givewell.org/international/technical/criteria/program-evaluation#CopenhagenConsensus [retour au texte]

[11] Elie. “VillageReach update” [En ligne], The GiveWell Blog, 26 mars 2012 (mis à jour le 26 mars 2012), Consulté le 16 août 2019. https://blog.givewell.org/2012/03/26/villagereach-update/ [retour au texte]

[12] Par exemple : “For those who wish to donate to specific, individual charities, we suggest looking at the current recommendations of charity evaluators GiveWell and Animal Charity Evaluators.”, voir : “Giving Recommendations”, Giving What We Can. https://www.givingwhatwecan.org/giving-recommendations/ [retour au texte]

Liens les plus utilisés :

Site de GiveWell : https://www.givewell.org

Blog de GiveWell : https://blog.givewell.org/

L’absence de controverse au sujet de l’aide ciblée

L'altruisme efficace

L’absence de controverse au sujet de l’aide ciblée

Holden, 6 novembre 2015 (mise à jour le 26 juin 2016), The GiveWell Blog,

URL : https://blog.givewell.org/2015/11/06/the-lack-of-controversy-over-well-targeted-aid/

GiveWell est une organisation à but non lucratif qui évalue des ONG en fonction de l’impact positif qu’elles génèrent, en termes de vies sauvées et améliorées. Son but est de guider les potentiels donateurs en déterminant, grâce à des analyses détaillées, les opportunités de dons les plus efficaces​ [ 1].
Les actions menées par les organisations en haut de son classement, sont souvent assimilées à l’aide internationale dans la mesure où elles se concentrent en majorité sur le continent africain et dans les domaines de la santé ou de la lutte contre l’extrême pauvreté. Or, il est courant, au moins depuis les années 1990, de critiquer l’aide internationale, et en particulier l’aide intergouvernementale, considérée comme inefficace voire contre-productive [ 2].
Dans ce billet, publié sur le blog de GiveWell et que nous avons traduit, Holden revient sur les principales critiques faites à l’encontre de cette aide pour y répondre, et surtout montrer en quoi elles ne remettent pas en cause l’impact positif des organisations recommandées par GiveWell.

De nombreux débats publics très médiatisés posent la question de la valeur de l’aide internationale (exemple). Ces débats mobilisent généralement des personnes et des arguments intelligents des deux côtés, et donnent à beaucoup l’impression – et ce à juste titre – que la question « Est-ce que l’aide fonctionne ? » est complexe et sans réponse simple.

Cependant, nous pensons que ces débats sont parfois mal interprétés, ce qui cause une confusion et des inquiétudes inutiles. Plus précisément, les gens posent parfois des questions comme : « Puisque beaucoup de personnes bien informées croient que l’aide fait plus de mal que de bien, pourquoi devrais-je croire que les organisations les mieux classées par GiveWell aident en quoi que ce soit ? »

Nous pensons que les plus éminent.e.s « critiques de l’aide »[ 3] ne donnent pas d’arguments significatifs allant contre les types d’activités sur lesquelles les ONG recommandées par GiveWell (c’est-à-dire ceux en haut de notre classement) se concentrent, et particulièrement en ce qui concerne les interventions de santé. Leurs critiques se focalisent plutôt sur les préjudices causés par l’aide intergouvernementale, en particulier lorsqu’elle ne cible pas efficacement ceux qui en ont le plus besoin et qu’elle ne se concentre pas efficacement sur des interventions aux résultats solides.

Bien que nous recherchons et reconnaissons les inconvénients possibles du travail effectué par les organisations que nous recommandons (exemple), nous ne croyons pas qu’il soit possible de démontrer sérieusement que leurs effets négatifs l’emportent sur les effets positifs. Passer en revue chaque dommage possible et discuter de son lien avec nos meilleures ONG pourrait donner lieu à un long et fastidieux compte-rendu (notez que nous abordons de nombreux préjudices potentiels dans notre FAQ) ; cet article a pour but, plus simplement, de discuter des idées de ces « sceptiques de l’aide » et de démontrer qu’ils fournissent peu (si ce n’est aucun) argument contre le type de travail effectué par les actions caritatives que nous mettons en avant.

Nous nous concentrerons sur les trois personnes qui nous semblent être les critiques les plus connu.e.s : Bill Easterly, Angus Deaton et Dambisa Moyo.

 

 

William Easterly

William Easterly a débattu avec Jeffrey Sachs sur les mérites des ambitieux programmes d’aide. Il a également écrit de nombreux ouvrages remettant en question l’efficacité de ce qu’il appelle « les efforts de l’Occident pour aider le reste. »

Le plus connu de ces écrits est sans doute Le fardeau de l’homme blanc (The White Man’s Burden) qui contient le passage suivant :

« Une fois que l’Occident sera prêt à aider les individus plutôt que les gouvernements, certains casse-têtes qui paralysent l’aide internationale seront résolus… Abstraction faite de la tâche impossible du développement économique général, l’aide peut accomplir bien plus que ce qu’elle fait actuellement pour soulager les souffrances des pauvres… Il faut remettre l’accent là où il devrait être : fournir aux populations les plus pauvres du monde des biens aussi évidents que des vaccins, des antibiotiques, des compléments alimentaires, des semences améliorées, des engrais, des routes, des forages, des conduites d’eau, des livres, et des infirmières. Cela ne signifie pas rendre les pauvres dépendants de l’aumône ; cela leur donne la santé, la nutrition, l’éducation, et d’autres intrants qui leur permettent de développer leurs propres efforts pour améliorer leurs vies. »

Ses autres écrits semblent globalement cohérents avec ce message. Par exemple, « Can the West Save Africa? » examine le bilan de plusieurs classifications générales de l’aide et met l’accent sur les résultats solides de celle axée sur la santé (p. 53-62). L’extrait affirme que : « Cette enquête oppose l’approche prédominante dite “transformationnelle” des changements occasionnels (L’Occident sauve l’Afrique) à l’approche “marginale” (l’Occident aide pas à pas les Africains individuellement). L’approche “marginale” a connu quelques succès qui ont permis d’améliorer le bien-être des populations en Afrique, la spectaculaire chute du taux de mortalité par exemple. »

Nous avons quelques désaccords avec Easterly. Cependant, le gros de ses critiques à l’encontre de l’aide semble dirigé vers un type d’aide différent de celui que prodiguent les ONG au sommet de notre classement. Et, comme nous l’avons vu plus haut, il manifeste explicitement une attitude plus positive à l’égard de l’aide qui se concentre sur des interventions relativement simples visant à aider directement les individus.

 

 

Angus Deaton

Angus Deaton a reçu récemment beaucoup d’attention pour ses critiques à l’égard de l’aide humanitaire et intergouvernementale. Il est l’auteur de La grande évasion, ouvrage dans lequel il discute des améliorations majeures et inégales en matière de richesse et de santé qui ont eu lieu dans les 250 dernières années. Il reste, par ailleurs, assez sceptique quant au rôle de l’aide. Récemment, il a remporté le prix Sveriges Riksbank en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel.

Deaton semble être favorable à un type d’aide particulier qui recouvre en partie celui promu par Easterly.

Dans son livre, il affirme que :

« Les campagnes de santé, aussi appelées « programmes de santé verticaux », ont permis de sauver des millions de vies. Parmi les autres initiatives verticales, on peut citer la campagne réussie pour éliminer la variole dans le monde entier ; la campagne contre l’onchocercose (ou cécité des rivières) menée conjointement par la Banque Mondiale, le Centre Carter, l’OMS et Merck ; et la tentative encore en cours – mais actuellement inachevée – pour éliminer la polio. »

Plus loin dans l’ouvrage, il déclare : « il doit y avoir des cas dans lesquels l’aide est bénéfique, du moins dans l’ensemble. J’ai déjà plaidé en ce sens pour l’aide axée sur la santé. »

Il mentionne notamment « les biens publics classiques de la santé publique, tels que l’eau potable, l’assainissement de base et la lutte antiparasitaire » comme biens prometteurs pour l’aide, soulignant leur pertinence dans les « environnements à faibles capacités [ 4] ».

Dans la majorité de son livre, il soutient que l’aide n’a pas joué un rôle majeur (si ce n’est aucun rôle) dans les plus grandes améliorations en termes de richesse et de santé. Il souligne également à quel point une grande partie de l’aide est mal ciblée :

« Si l’aide n’arrive pas aujourd’hui à éliminer la pauvreté globale, c’est en partie parce qu’elle essaye rarement de le faire. La Banque mondiale bat pavillon de l’élimination de la pauvreté, mais la majorité des flux de l’aide internationale ne proviennent pas d’organisations multilatérales comme la Banque mondiale mais sont des aides « bilatérales », d’un pays vers un autre. Et les différents pays utilisent cette aide à différentes fins. Ces dernières années, certains pays donateurs ont renforcé l’aide pour soulager la pauvreté, avec le Département du Développement International (DFID) britannique à leur tête. Mais, dans la plupart des cas, l’aide reste moins guidée par les besoins des bénéficiaires que par les intérêts en termes de politique intérieure et internationale des pays donateurs. Cela est peu surprenant dans la mesure où les gouvernements donateurs sont démocratiques et dépensent l’argent du contribuable. »

Comme Easterly, Deaton ne s’attaque pas directement aux organisations bien classées par GiveWell. Il manifeste un grand scepticisme vis-à-vis des expériences de pensée de Peter Singer et quant au fait d’être trop littéral/linéaire dans l’estimation de certaines choses comme le « coût par vie sauvée » (une position que nous partageons dans une certaine mesure). Mais son travail ne semble pas fournir une base assez solide pour accuser les programmes d’aide relativement simples et ciblés (en particulier ceux concentrés sur la santé publique) d’être néfastes.

 

 

Dambisa Moyo

Dambisa Moyo est l’autrice de L’Aide fatale : Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique. Elle critique sévèrement l’aide en général, et l’accuse de causer activement du tort. Cependant, elle est aussi assez explicite sur le fait que son ouvrage ne se concentre que sur l’aide intergouvernementale, et non sur les initiatives privées d’aide :

« Mais ce livre ne s’intéresse pas à l’aide d’urgence ou de bienfaisancepar ailleurs, l’aide privée et l’aide d’urgence sont presque dérisoires comparées aux milliards transférés chaque année directement aux gouvernements des pays pauvres »

En 2013, elle est revenue sur ce point en réponse à la critique que Bill Gates avait faite à son encontre : « Je trouve cela décevant que M. Gates non seulement associe mes arguments sur l’aide structurelle avec ceux sur l’aide d’urgence ou des ONG, mais aussi qu’il utilise cette interprétation grossière et erronée de mon travail pour attaquer publiquement mes connaissances, mon expérience, et mon système de valeurs. »

 

 

Conclusion

Les personnes mentionnées ci-dessus soulèvent des critiques potentiellement importantes de l’aide. Elles se demandent si cette aide est à la hauteur de ses ambitions, si elle a contribué substantiellement à la croissance économique, si sous certaines de ses formes elle n’a pas pu renforcer des gouvernements répressifs, et plus encore. Malgré tout, elles restent aussi plutôt explicites quant aux limites de leurs critiques.

Les ONG que nous recommandons se concentrent sur (a) des programmes de santé publique robustes qui apportent des interventions pour combattre des maladies (comme le paludisme ou les infections parasitaires) majoritairement inconnues aux États-Unis ; (b) des transferts directs d’argent, généralement en une fois pour éviter de créer une dépendance. Je pense qu’il faudrait aller beaucoup plus loin pour parvenir à défendre l’idée que ces types d’interventions causent du tort. Et je ne pense pas que les arguments des plus important.e.s critiques de l’aide – aussi nécessaires soient-ils dans de nombreux contextes – fournissent des bases solides pour défendre une telle position.

Introduction et traduction par Eve-Léana

Notes de bas de page :

[1] Pour en savoir plus : https://www.givewell.org/main?utm_expid=.Mr3umtjnSuel86Mlr0lMEA.1&utm_referrer= [retour au texte]

[2] Pour plus d’informations sur le débat, voir https://en.wikipedia.org/wiki/Aid#Criticism [retour au texte]

[3] Appelés “aid critics” dans le texte original n.d.t. [retour au texte]

[4] Expression qui désigne les pays ou régions où les moyens financiers et en termes de matériel ou d’infrastructures notamment de santé sont extrêmement limités n.d.t. [retour au texte]