Ce qu’est l’altruisme efficace, et ce qu’il n’est pas

L’altruisme efficace suscite régulièrement de l’intérêt dans les médias français et internationaux. Certaines affirmations récurrentes laissent cependant à penser qu’il fait encore l’objet de nombreuses incompréhensions.
Qu’est-ce que l’altruisme efficace ?
L’altruisme efficace peut se définir comme une démarche visant à trouver les meilleurs moyens d’aider les autres, et à les mettre en œuvre. Il s'agit ainsi d'un projet à la fois intellectuel et pratique, autour duquel s'est constitué un mouvement social.
L’altruisme efficace vise-t-il à effacer l’empathie pour lui substituer la rationalité ?
L’une n'exclut pas l’autre. L’empathie est généralement la source du désir d’aider autrui. La rationalité vise à le faire du mieux possible. Il s’agit notamment de se garder de certains biais cognitifs, comme celui de l’insensibilité à l’ampleur des problèmes : nous ne ressentons pas la mort d’un million de personnes comme un million de fois plus grave que celle d’une seule personne. La rationalité permet dans ce cas de mieux déterminer les priorités d'action que l'empathie seule. On cherche de plus à prendre en compte le caractère négligé des problèmes, ainsi que la possibilité d’y faire des progrès significatifs, afin d’agir là où notre impact est le plus élevé.
L’altruisme efficace nous invite par ailleurs à étendre notre cercle de considération morale : de nos proches aux individus éloignés dans l’espace (vivant dans des pays lointains), dans le temps (les générations futures), ou appartenant à d’autres espèces (les animaux).
L’altruisme efficace repose-t-il sur l’utilitarisme ?
On entend souvent que l’utilitarisme est le fondement philosophique de l’altruisme efficace. Certains soutiennent que, de ce fait, l’altruisme efficace pourrait fournir des justifications à des actions généralement considérées comme condamnables, comme se livrer à des pratiques frauduleuses si les profits résultants étaient utilisés pour financer des œuvres philanthropiques méritantes. En d’autres termes, au regard de l'altruisme efficace, la fin justifierait les moyens. Qu’en est-il réellement ?
L’utilitarisme appartient à la famille des théories éthiques dites conséquentialistes, selon lesquelles ce sont les conséquences de nos actions qui importent. Plus précisément, l’utilitarisme retient comme objectif le bien-être du plus grand nombre. Si l’on ne peut nier l’écho que ce courant philosophique rencontre au sein du mouvement (Peter Singer, le philosophe utilitariste contemporain le plus renommé, a été une source d'inspiration pour beaucoup), deux points sont à relever.
Tout d’abord, mettre l’accent sur les conséquences de nos actions n’exclut pas de promouvoir par ces actions des règles dont l’existence nous semblerait elle-même produire des conséquences positives. Les normes morales établies peuvent donc, dans ce cadre, jouer un rôle important.
Par ailleurs, l’altruisme efficace met un fort accent sur la notion d’incertitude morale, théorisée notamment par le philosophe William MacAskill. Il s’agit de prendre en compte le manque de certitude dans lequel nous nous trouvons sur ce qu’est la théorie éthique correcte (si tant est qu’il y en ait une).
Quel que soit le crédit que nous accordons à telle ou telle théorie éthique, il convient dès lors de prendre en considération les principales normes issues des autres traditions morales, comme l’intégrité, l’honnêteté ou l’esprit de coopération, et de refuser donc, par exemple, de se livrer à des pratiques frauduleuses. Ainsi, la fin ne justifie pas nécessairement les moyens.
L’altruisme efficace encourage-t-il l’enrichissement personnel ?
L'idée selon laquelle l’altruisme efficace encouragerait l’enrichissement personnel est à mettre en lien avec l’accent mis aux débuts du mouvement sur la pratique du « gagner pour donner », qui consiste à choisir un emploi très rémunérateur pour donner une part importante de ses revenus à des organisations jugées efficaces.
Le « gagner pour donner » s’inscrit dans une réflexion sur la meilleure manière d’avoir un impact grâce à sa carrière. Il repose sur l’idée suivante : en acceptant un poste très rémunérateur et en donnant une part importante de ses revenus, la différence que l’on peut faire peut être plus grande que la différence qu’on ferait en acceptant un autre emploi à visée directement altruiste, au sein d’une ONG par exemple.
En effet, il est très possible que la personne qui accepterait cet emploi dans une ONG si nous le refusions soit presque aussi talentueuse que nous. En acceptant cet emploi, on risque donc de ne faire qu’une faible différence. En revanche, choisir le poste très rémunérateur générerait des revenus qui, transformés en grande partie en dons, pourraient dans certains cas permettre de financer un emploi entièrement nouveau (voire plusieurs) dans l’ONG en question (ou une autre tout aussi méritante). Or, il semble peu probable que la personne qui accepterait le poste très rémunérateur si nous le refusions fasse des dons aussi importants. En acceptant le poste très rémunérateur, nous avons ainsi des chances de faire une grande différence.
Frappante car contre-intuitive, cette idée a été largement reprise, et a fini par être comprise comme l’un des principaux messages de l’altruisme efficace. Or, elle n’est jamais présentée que comme une option de carrière parmi d’autres, l’accent étant désormais plus souvent mis sur les conséquences directes de l’usage de notre temps et de nos compétences.
Il est par ailleurs régulièrement souligné au sein de l’altruisme efficace que la possibilité de donner beaucoup ne devrait pas justifier de choisir un emploi dont les effets sur le monde seraient en eux-mêmes clairement néfastes.
L’altruisme efficace ignore-t-il les politiques publiques au profit de la charité individuelle?
Une idée récurrente est que l’altruisme efficace ferait la part trop belle à la charité privée au détriment de l’action publique, et se montrerait incapable de penser la possibilité de changer le système politique et économique dans son ensemble.
Pourtant, l’altruisme efficace reconnaît le rôle des politiques publiques dans la résolution de certains des plus grands problèmes auxquels nous faisons face, qu’il s’agisse d’améliorer les conditions de vie des populations les plus pauvres, d’éviter les souffrances des animaux d’élevage, de prévenir les prochaines pandémies ou d’améliorer la sûreté de l’intelligence artificielle (ces deux derniers sujets ayant été portés par l’altruisme efficace bien avant la crise du Covid-19 et l’irruption dans le débat public des risques posés par l’IA à la suite des progrès spectaculaires des grands modèles de langage).
S’il est vrai que l’altruisme efficace encourage la générosité des plus riches et la réflexion sur la bonne orientation de leurs dons, il ne prône nullement un modèle où la charité privée se substituerait à l’action publique. Et s’il ne porte pas à ce jour de propositions visant à changer le système politique et économique dans son ensemble, cela reflète moins une adhésion au statu quo que le fait qu’il n’existe pas plus de consensus à ce sujet au sein du mouvement qu’il n’en existe au sein de la société.
L’altruisme efficace sait-il se remettre en question ?
L’humilité face à la connaissance (ou humilité épistémique) est une valeur très régulièrement mise en avant au sein de l’altruisme efficace. Il s’agit, en s'inspirant de la méthode scientifique, d’être toujours prêts à remettre en cause nos modèles et nos conclusions sur la base de nouvelles informations.
Le but est d’éviter, notamment, les écueils de la confiance excessive et de la pensée de groupe. De fait, les débats qui se tiennent au sein du mouvement semblent refléter une réelle capacité de remise en question.
D’une certaine manière, critiquer (de manière constructive et argumentée) les méthodes ou les conclusions de l’altruisme efficace, c’est aussi pratiquer l’altruisme efficace.
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