La santé mentale devrait-elle être une cause prioritaire ?

Introduction
Près d'une personne sur sept dans le monde souffre d'un trouble mental1. Pourtant, lorsqu'on pense à la santé mondiale, ce sont généralement les campagnes de vaccination, les traitements contre le cancer ou les traitements contre le VIH qui viennent à l'esprit. La santé mentale, elle, attire moins l’attention de l'aide internationale2 et des grandes priorités philanthropiques3 4.
Cette situation interpelle. Cette différence de traitement entre les problèmes de santé physique et de santé mentale est-elle justifiée ? Faut-il faire de la santé mentale une cause prioritaire à part entière ? Et si oui, sous quelles conditions ?
Cet article propose d'examiner les arguments en faveur et contre la priorisation de la santé mentale, sans trancher de manière définitive.
La santé mentale comme candidate au statut de cause prioritaire
Au sein de l’altruisme efficace, trois critères sont habituellement mobilisés pour évaluer si une cause mérite d'être priorisée : son ampleur (combien d’individus sont affectés, et à quel point ?), son caractère négligé (dans quelle mesure reçoit-elle déjà des ressources ?), et son potentiel d’amélioration (à quel point est-il facile de faire des progrès sur ce problème ?). Analysons la question de la santé mentale à travers ce cadre.
Un problème d’une ampleur considérable
Les troubles mentaux représentent environ 6 % de la charge mondiale de morbidité, ce qui en fait la 4ᵉ cause de la charge mondiale de morbidité, devant le VIH/sida (~2 %) et le paludisme et autres maladies tropicales négligées (2,5 %)5. Cette estimation est probablement sous-estimée puisque les suicides et les comorbidités physiques ne leur sont pas toujours directement attribués. Dans les pays à faible revenu, la dépression est la dixième cause de la perte d'années de vie en bonne santé6. Dans les pays riches, la dépression réduit plus fortement la satisfaction de vie que le chômage ou une baisse significative du revenu, avec une baisse moyenne du bien-être d'environ 1,3 point sur une échelle de 0 à 107. Elle est même la première cause mondiale d'années vécues avec un handicap.
Un problème pourtant négligé
Malgré cette charge considérable, le secteur souffre d'un manque criant de ressources :
- Un fossé de traitement abyssal : les pays à faible revenu consacrent environ 0,04 dollar par personne et par an à la santé mentale8.
- Une aide internationale déséquilibrée : alors que les troubles mentaux représentent une charge de morbidité comparable à celle du VIH/sida, du paludisme et de la tuberculose réunis, ils ne reçoivent que 0,22 % de l'aide internationale en santé, contre près de 36 % pour ces trois maladies combinées9.
- Le poids de la stigmatisation : celle-ci freine la demande de soins, dissuade le recours aux services disponibles et réduit la priorité politique accordée à ces enjeux10.
Autrement dit, la santé mentale est une cause de grande ampleur, avec des financements qui ne sont pas à la hauteur de celle-ci.
Des solutions efficaces et peu coûteuses existent, et l’on peut désormais mesurer leur efficacité
1) Mesurer l'impact autrement : l'apport du WELLBY
Comment mesurer l’impact d’une intervention qui cherche à améliorer la santé mentale des bénéficiaires ? C'est précisément à cette question que répond un outil de mesure relativement récent : le WELLBY (Well-being-adjusted life year, ou « année de vie pondérée par le bien-être »).
Un WELLBY correspond ainsi à une augmentation d'un point de bien-être sur une échelle de 0 à 10 pour une personne pendant un an. La mesure utilisée est souvent la satisfaction de vie auto-reportée11.
Cette unité présente plusieurs avantages. D'abord, elle évalue la manière dont une intervention affecte le bien-être ressenti par les personnes - y compris ses effets sur la santé mentale, les relations sociales ou la liberté. Ces facteurs ne sont généralement pas pris en compte par les indicateurs de santé classiques comme les QALYs (Quality-Adjusted Life Years, standard en évaluation médico-économique). Ensuite, elle repose sur l'évaluation que les bénéficiaires font eux-mêmes sur leur vie, plutôt que sur une estimation externe. Enfin, les mesures de bien-être subjectif se sont révélées fiables, prédictives12 13, et sont de plus en plus utilisées en économie et dans les politiques publiques.
Les WELLBYs permettent d’effectuer des comparaisons frappantes. À titre d'illustration, selon les estimations du World Happiness Report 2025, un doublement du revenu n'augmente la satisfaction de vie que de 0,2 point en moyenne, contre une baisse d'environ un point causée par la dépression14. Ces ordres de grandeur reposent sur des données issues de pays à revenu élevé et restent débattus aux extrêmes de la distribution des revenus.
2) Les interventions les plus efficaces
Certaines interventions en santé mentale sont beaucoup plus efficaces que d’autres. Ainsi, le World Happiness Report 2025 conclut que les meilleures associations évaluées sont des centaines de fois plus efficaces que les autres en termes de WELLBYs créés par dollar15, le top 5 étant environ 150 fois plus efficace que la moyenne des associations du Royaume-Uni évaluées par le Happier Lives Institute16.
Les interventions les plus efficaces utilisent une méthode prometteuse : le transfert de tâche. La thérapie n'est plus dispensée par des psychologues professionnel·les, mais par des agents de santé communautaires, formés et supervisés par des professionnel·les. Cette stratégie réduit drastiquement les coûts de prise en charge tout en préservant l'efficacité.
Deux organisations illustrent particulièrement bien cette approche :
- StrongMinds, qui déploie une thérapie interpersonnelle de groupe en Ouganda et en Zambie, principalement pour les femmes17 ;
- Friendship Bench, qui forme des grands-mères au Zimbabwe pour accompagner des personnes en détresse psychologique18.
D'après l'évaluation approfondie du Happier Lives Institute, le coût de la prise en charge d'une personne par Friendship Bench est d'environ 16,50 dollars19, et de 45 dollars par StrongMinds20. Le programme de StrongMinds ajoute 1,8 points WELLBYs par bénéficiaire, contre environ 0,8 pour Friendship Bench. Concrètement, une somme de 100 dollars permet d'augmenter d'environ 1 point sur 10 la satisfaction de vie de 6 personnes pendant un an via Friendship Bench, et d'environ 2 points sur 10 celle de 2 personnes pendant un an via StrongMinds.
Ces chiffres placent la psychothérapie à bas coût parmi les interventions les plus efficaces que l'on ait évaluées à ce jour pour augmenter le bonheur par euro dépensé.
Pourquoi on peut pourtant décider de ne pas en faire une priorité
Si les considérations précédentes peuvent nous faire décider à faire de la santé mentale notre priorité, la question n'est pas tranchée pour autant. Plusieurs considérations - empiriques et philosophiques - méritent d'être prises au sérieux.
Tous les problèmes ne sont pas mentaux
Même si l’on considère que rendre la vie des humains existants plus heureuse est prioritaire, on pourrait choisir de ne pas prioriser la santé mentale pour autant. En effet, soigner les troubles mentaux ne résoudrait pas toutes les sources de souffrance humaine. La douleur physique chronique, pour laquelle une commission du Lancet a dénoncé un véritable « abîme d'accès » aux soins palliatifs à l'échelle mondiale21, illustre une forme de souffrance massive et négligée. Au sein même de cette catégorie, certaines pathologies extrêmes comme l'algie vasculaire de la face - souvent décrite comme la condition la plus douloureuse connue de la médecine et provoquant un taux élevé d'idées suicidaires - sont devenues un objet d'attention spécifique dans l’altruisme efficace22 23.
Le bonheur est-il vraiment la seule chose qui compte ?
Certaines personnes pensent que le bien-être subjectif est la seule chose qui a une valeur en elle-même. Toutefois, cette position philosophique ne fait pas consensus. D’autres estiment que l'autonomie, l'égalité ou la justice ont également une valeur en soi. Dans cette perspective, on pourrait juger la réduction de la pauvreté matérielle plus prioritaire que la santé mentale, au motif par exemple qu'elle renforce davantage l'autonomie des individus.
Toutefois, l'opposition entre ces positions est moins tranchée qu'il n'y paraît. Ainsi, on pourrait juger que traiter la dépression contribue tout autant à l'autonomie que la lutte contre la pauvreté, en raison des difficultés que peut entraîner la dépression pour prendre des décisions ou poursuivre des projets de vie.
Qui compte moralement ?
Une question fondamentale qui traverse les débats sur la priorisation des causes est celle du périmètre de notre cercle moral : quelles sont les entités « dignes de considération morale », c’est-à-dire pour lesquelles nous devons prendre en compte leurs intérêts ? La réponse qu'on apporte à cette question peut changer nos priorités.
Une partie du mouvement de l'altruisme efficace défend l'idée que tous les êtres capables d'éprouver souffrance et plaisir - y compris les animaux d'élevage - méritent une considération morale, suivant en cela l'argument du philosophe Peter Singer dans La libération animale24. L'enjeu est massif : plus de 80 milliards d'animaux terrestres sont abattus chaque année dans le monde pour l'alimentation, dans des conditions souvent insoutenables25. Ce chiffre n'inclut pas les poissons d'élevage ou capturés en mer, qui se comptent en centaines de milliards.
Si vous accordez une considération morale significative aux animaux d’élevage, vous pourriez alors penser qu’améliorer le bien-être animal est un enjeu plus important, en termes d’individus concernés et/ou de souffrances engendrées, qu’améliorer la santé mentale humaine.
Générations présentes ou futures ?
Une autre question concerne les générations à venir. Faut-il se soucier du sort des générations futures ? Doit-on prendre en compte leurs intérêts dans nos décisions présentes ?
Selon certaines positions philosophiques, il est de notre devoir moral d’influencer positivement l’avenir dans l’intérêt des générations futures. Dans cette perspective, réduire les risques d’extinction de l’humanité, ou éviter des scénarios de souffrance astronomique à long-terme, pourrait devenir plus prioritaire que des interventions centrées sur l’amélioration du bien-être des humains actuels.
D'autres positions estiment au contraire que ce qui compte en priorité est d'améliorer le bien-être des générations actuelles. Plusieurs raisons peuvent justifier cette position : certains philosophes estiment qu'il n'y a pas d'obligation morale d'avoir un impact positif sur des personnes qui n'existent pas encore26. D'autres soulignent que même si l’on doit prendre en compte les intérêts des générations futures, nous ne devrions pas leur accorder la même importance que les générations actuelles27. Dans cette perspective, vous pourriez alors considérer que la santé mentale ou la réduction de la pauvreté sont prioritaires, car ces actions bénéficient principalement aux personnes d'aujourd'hui.
Aucune de ces questions n'a de réponse définitive. Mais en être conscient·e permet de comprendre pourquoi les personnes engagées dans l’altruisme efficace n'arrivent pas toutes aux mêmes conclusions.
La santé mentale comme levier stratégique pour l'action
Il existe enfin une raison de prendre la santé mentale au sérieux dans l’altruisme efficace, sans pour autant en faire une cause prioritaire : la santé mentale est une condition nécessaire pour agir durablement et efficacement.
Les personnes engagées dans des causes à forts enjeux peuvent être particulièrement exposées à certains risques psychiques : burn-out, anxiété face aux problèmes globaux, culpabilité de « ne pas en faire assez », éco-anxiété.
Or une bonne santé mentale n'est pas seulement une fin en soi : elle conditionne aussi notre capacité d'agir. Plusieurs études scientifiques en psychologie du travail montrent une corrélation solide entre bien-être subjectif et qualité du travail fourni28. Prendre soin de sa santé psychique n'est donc pas un luxe détaché de l'engagement ; c'est une stratégie pour rester capable de mener des interventions à fort impact sur le long terme.
Si vous ressentez le besoin d'être accompagné·e, plusieurs ressources existent. Du côté des approches thérapeutiques, la recherche est rassurante : pour la dépression, plusieurs méthodes font preuve d'efficacité (TCC, activation comportementale, exercice physique, thérapie interpersonnelle…), et ce qui compte le plus n'est souvent pas le type de thérapie, mais la qualité de la relation avec le thérapeute, l'accord sur les objectifs de travail, et l'implication de la personne suivie29.
Pour celles et ceux qui n'ont pas un accès facile à un thérapeute, des solutions numériques rigoureusement évaluées émergent : l'Organisation mondiale de la Santé a notamment développé Step-by-Step, un programme d'auto-aide accompagnée par smartphone dont l'efficacité a été démontrée par essais contrôlés randomisés30 ; une méta-analyse portant sur 80 essais dans des pays à revenu faible ou intermédiaire confirme l'efficacité globale de ce type d'outils sur la dépression et l'anxiété31.
Des initiatives se sont également développées spécifiquement pour les personnes engagées dans l’altruisme efficace, comme EA Mental Health Navigator32ou Rethink Wellbeing33.
Conclusion
En fin de compte, la question « Faut-il faire de la santé mentale votre priorité ? » n'a pas de réponse unique. Elle dépend de trois éléments.
Vos valeurs morales. Accordez-vous une valeur intrinsèque au bonheur ? À l'autonomie ? Aux générations futures ? Aux animaux sentients ? Vos réponses à ces questions orienteront vos priorités.
Votre analyse empirique. Quelle confiance accordez-vous aux estimations coût-efficacité disponibles ? Pensez-vous que les effets de la psychothérapie à bas coût sont robustes et durables dans le temps ? Les études existantes sont-elles suffisamment nombreuses et de qualité ?
Votre contexte personnel. Vos compétences, vos ressources et votre motivation vous permettent-ils d'agir plus efficacement sur un terrain plutôt qu'un autre ? Une cause peut être théoriquement prioritaire sans être, pour vous spécifiquement, là où vous aurez le plus d'impact.
L'altruisme efficace ne propose pas une hiérarchie unique des causes, mais plutôt une méthode pour réfléchir rigoureusement à l'allocation de son temps et de son argent.
Que vous choisissiez ou non de faire de la santé mentale votre priorité, prendre soin de votre propre santé mentale constitue tout de même un levier d’impact important pour les autres… et pour vous-même.
Pour aller plus loin
- Happier Lives Institute - Évaluations d'associations fondées sur le bien-être subjectif
- EA Forum - Problem Area Report : Mental Health et Cause Profile : Mental Health : deux analyses détaillées du domaine.
- 80,000 Hours - Handling mental illness in your career : comment prendre soin de sa santé mentale dans une carrière à impact.
- StrongMinds et Friendship Bench - Les deux organisations aujourd'hui considérées comme les plus efficaces pour augmenter le bien-être subjectif par euro dépensé.
- Rethink Wellbeing et EA Mental Health Navigator - Initiatives dédiées à l'accompagnement des personnes engagées dans le mouvement.
- Psycom (en France) - Informations fiables, ressources d'auto-support et orientation en santé mentale.
- Organisation mondiale de la Santé. (2025). Mental disorders [fiche d’information]. https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/mental-disorders ↩
- Charlson, F. J., Dieleman, J., Singh, L., et Whiteford, H. A. (2017). Donor financing of global mental health, 1995–2015: An assessment of trends, channels, and alignment with the disease burden. PLOS ONE, 12(2), e0169384. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0169384 ↩
- Lemmi, V. (2020). Philanthropy for global mental health 2000–2015. Global Mental Health, 7, e9. https://doi.org/10.1017/gmh.2020.2 ↩
- Prospira Global. (2024). The power of giving: Global mental health financing insights 2024. https://prospira.global/powerofgiving ↩
- Our World in Data. (s. d.). Mental and substance use disorders as share of total disease burden. https://ourworldindata.org/grapher/mental-and-substance-use-as-share-of-disease ↩
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- Happier Lives Institute. (2025a, 10 octobre). Our top takeaways from the Bloom Mental Health Report. https://www.happierlivesinstitute.org/2025/10/10/takeaways_bloom_mental_health_report/ ↩
- Organisation mondiale de la Santé. (2025, 2 septembre). Over a billion people living with mental health conditions – Services require urgent scale-up [communiqué de presse]. https://www.who.int/news/item/02-09-2025-over-a-billion-people-living-with-mental-health-conditions-services-require-urgent-scale-up ↩
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