Gagner pour donner : définition, avantages et défis éthiques

Capucine Griot, Marcial Goury
21/4/2026

Introduction

Lorsqu’on veut sincèrement s’engager pour les autres, les occasions ne manquent pas. Parmi les nombreuses options disponibles, les choix professionnels sont un levier particulièrement puissant : le temps consacré à travailler directement sur des causes à fort impact dépasse généralement celui que l'on peut consacrer au bénévolat.

Pourtant, s'engager directement dans une cause qui nous tient à cœur n'est pas toujours possible ou facile. Les opportunités à fort impact restent rares, les transitions professionnelles peuvent prendre plusieurs années, et des contraintes personnelles - familiales, financières, de santé - peuvent rendre ce chemin difficile. Cependant, il existe une autre voie pour celles et ceux qui veulent agir par leur travail : « gagner pour donner ». Nous allons clarifier ce concept, en explorer les avantages, mais aussi les défis éthiques qu'il soulève.

1. Qu'est-ce que « gagner pour donner » ?

Définition

« Gagner pour donner » consiste à faire du don à des associations à fort impact son levier d'action principal. Plutôt que de chercher à travailler directement pour une cause qui nous tient à cœur, on choisit de conserver ou de choisir un métier sans rapport direct avec cette cause, tout en reversant une part importante de ses revenus à des organisations particulièrement efficaces.

Exemple concret

Greg Lewis, médecin de santé publique, a fait le choix de gagner pour donner comme stratégie d’impact principal 1.

À quatorze ans, il se demande ce qu'il va faire de sa vie. Son raisonnement est simple : il est bon dans les matières scientifiques et veut aider les autres - les médecins aussi. Il entre donc en médecine à l'université de Cambridge. Mais alors qu'il débute sa carrière, une question le taraude : aide-t-il vraiment les autres à la hauteur de ses ambitions ?

En cherchant à y répondre honnêtement, et après avoir épluché la littérature scientifique sur l'impact réel des médecins, il arrive à un constat troublant : une carrière médicale de quarante ans au Royaume-Uni permet d’aider autant de personnes qu’un don d'environ 17 000 $ aux meilleures associations de santé mondiale 2. Cet impact, bien inférieur à ce que l'on imagine intuitivement, s’explique en fait assez simplement : la contribution marginale d'un médecin supplémentaire dans un système de santé développé est très faible. Si Greg n'était pas là, ses patients seraient pris en charge par un autre médecin. Ce n’est donc pas en tant que médecin dans un pays riche qu’il peut avoir le plus grand impact contrefactuel.

Greg envisage alors de travailler pour Médecins Sans Frontières ou une ONG similaire - une option qui, selon ses calculs, multiplierait par dix l'impact d'un médecin exerçant dans un pays riche. Mais rapidement, il pense qu'il peut faire encore mieux : en reversant seulement 10 % de son salaire de médecin britannique - soit environ 7 000 £ par an, pour un total de 250 000 £ sur l'ensemble de sa carrière - aux associations les plus efficaces dans leur domaine, il estime qu’il aiderait et sauverait encore plus de personnes qu’un médecin travaillant dans un pays en développement.

Fidèle à la démarche qui l'animait à 14 ans, Greg choisit finalement de continuer à exercer en Angleterre et de donner environ 50 % de ses revenus à des associations considérées comme particulièrement efficaces, comme Against Malaria Foundation. Bien que de tels calculs soient difficiles à faire avec précision, on peut raisonnablement estimer que ce choix lui a permis d’aider bien davantage de personnes que ne le lui aurait permis sa seule pratique médicale - ou même une carrière entière passée à travailler dans une ONG.

2. Est-ce que gagner pour donner est une option pertinente pour vous ?

Plusieurs facteurs peuvent rendre cette approche particulièrement adaptée à votre situation :

Un plus grand impact

Certaines organisations à fort impact ont davantage besoin de financements que de nouveaux talents 3. Par ailleurs, certaines compétences sont particulièrement recherchées dans les organisations à fort impact, ou particulièrement utiles pour créer de nouvelles organisations et appliquer des stratégies prometteuses 4. Si vous souhaitez agir dans le domaine de la santé et de la pauvreté mondiales sans disposer de compétences particulièrement recherchées dans ce secteur, soutenir financièrement des organisations existantes peut s'avérer bien plus efficace que d'y travailler directement : ce domaine bénéficie déjà de nombreuses structures qui ont besoin de fonds pour continuer et développer leurs activités.

Selon le domaine qui vous intéresse et vos compétences, vous pourriez donc avoir un impact plus important en donnant de l'argent qu'en vous engageant directement.

Flexibilité

Gagner pour donner offre une grande flexibilité : vos dons peuvent soutenir n'importe quelle cause, et vous pouvez en changer la destination au fil du temps, en fonction de l'évolution des priorités mondiales et de vos propres réflexions. C'est un atout particulièrement précieux si vous avez des incertitudes sur les causes à prioriser à long terme.

Adéquation personnelle

Tout le monde n'est pas en mesure de s'engager dans une carrière à fort impact social, que ce soit par manque de motivation, de formation, de compétences spécifiques, ou en raison de contraintes personnelles fortes (famille, santé, situation financière…). Dans ces situations de contrainte, gagner pour donner constitue une alternative pertinente : il est possible de faire une différence significative sans changer radicalement de trajectoire professionnelle. Bien sûr, cela implique de ne pas faire de choix risqués à titre personnel, comme se mettre en danger financièrement ou prolonger une situation de travail qui nuit à votre bien-être.

3. Réponses à quelques questions courantes 

Question 1 : « Faut-il nécessairement gagner beaucoup d’argent pour choisir cette voie ? »

Non. Cette approche est également adaptée à des personnes avec un revenu moyen qui ne souhaitent ou ne peuvent pas facilement changer de trajectoire professionnelle, et qui peuvent se permettre de donner régulièrement sans se mettre dans une situation inconfortable.

Cela dit, il est raisonnable de penser que plus vous gagnerez d'argent, plus cette stratégie pourra avoir d'impact. Pour certaines personnes, il peut donc être pertinent de rechercher sciemment des postes mieux rémunérés afin de pouvoir donner davantage - en particulier si vous estimez que la valeur de vos dons sera supérieure à celle que vous produiriez par un travail direct à fort impact. Il reste important de garder à l'esprit que viser sciemment des métiers à forte rémunération comporte ses propres risques éthiques, que nous évoquons ci-dessous.

Question 2 : « Est-ce que gagner pour donner ne revient pas à soutenir un système néfaste ? »

Si vous envisagez de gagner pour donner, il est important de choisir une profession moralement neutre ou positive - et pour éviter tout risque de raisonnement motivé, il est probablement mieux de viser une carrière que vous estimez au moins légèrement positive plutôt que simplement neutre. Dans tous les cas, choisir de gagner pour donner dans un emploi nuisible qui cause plus de tort que de bien n’est pas une bonne option. Même si vous pensez que les bienfaits de vos dons contrebalancent un emploi qui cause du tort, cette logique de « compensation morale » est loin de faire l’unanimité 5: nous ne recommandons donc pas ce chemin. Les effets indirects de votre emploi - l'influence sur les comportements de votre entourage ou le signal envoyé à d'autres - peuvent eux aussi peser dans la balance 6

Pour déterminer si un poste est nuisible, il est important de ne pas raisonner à l'échelle d'un secteur entier. Dans des domaines controversés comme la finance, l'impact dépend largement du poste occupé et des actions concrètes qui en découlent. Certaines pratiques peuvent être clairement nuisibles : par exemple, l'une des causes profondes de la crise financière de 2007-2008 était que des employé·es de banques ont accordé des prêts à des personnes manifestement incapables de les rembourser. Mais d'autres pratiques dans le domaine de la finance pourraient, sous certaines hypothèses, avoir un impact neutre ou positif. C'est le cas par exemple du financement de petites entreprises ou de start-ups dans les domaines de l’énergie renouvelable ou de la santé : un·e banquier·e ou investisseur·euse qui oriente des capitaux vers ces secteurs en transition contribue à une allocation des ressources qui peut être socialement bénéfique.

Si vous pensez que le système économique actuel est profondément néfaste, et que s'y inscrire activement, même dans l'intention de redistribuer, a un impact plus négatif que positif, c'est une raison valide de ne pas chercher à gagner pour donner. À l'inverse, vous pouvez aussi estimer que cette démarche peut avoir une influence positive, en orientant des ressources vers des causes négligées par le système actuel.

Question 3 : « Est-ce que gagner pour donner encourage les actions illégales ? »

Le cas de Sam Bankman-Fried (SBF) est souvent cité dans les discussions autour du « gagner pour donner ». Fondateur de la plateforme d'échange de crypto-monnaies FTX, il se réclamait publiquement de l'altruisme efficace et affirmait vouloir accumuler un maximum de richesse pour en donner le plus possible - à tel point que des organisations centrales du mouvement, comme 80,000 Hours, l'avaient un temps présenté comme un exemple à suivre 7. En 2022, FTX s'est effondrée dans un scandale retentissant : des milliards de dollars appartenant aux client·es de la plateforme avaient été détournés pour financer des investissements risqués. SBF a été condamné en 2024 à 25 ans de prison pour fraude. Altruisme Efficace France condamne fermement les agissements de SBF, qui vont à l’encontre des valeurs de moralité et de transparence que porte l'altruisme efficace.

Le cas de SBF illustre un risque réel : lorsqu’on est persuadé que notre seul objectif louable est de maximiser la valeur attendue de nos actions altruistes, on peut se convaincre que les moyens utilisés pour y parvenir importent peu. C'est cette logique - et non la démarche de gagner pour donner en elle-même - qui a conduit SBF à franchir des lignes éthiques et légales qu'aucun objectif, aussi louable soit-il, ne peut justifier.

C'est pourquoi nous recommandons - en particulier aux personnes qui choisissent sciemment une carrière très rémunératrice dans l’optique de donner - de mettre en place des mécanismes de contrôle forts : 

  • Fixez des limites éthiques non négociables : pas de fraude, de tromperie ni d’action clairement préjudiciable ;
  • Ne vous fiez pas uniquement aux calculs de valeur attendue pour établir quelle action privilégier ;
  • Privilégiez des revenus stables et fiables plutôt que des gains exceptionnels risqués ;
  • Prenez des engagements publics à donner ;
  • Entourez-vous de pairs qui comprennent votre démarche et vous encouragent à être responsables dans vos choix ;
  • Restez transparent·e sur vos décisions et sources de revenus ;
  • Cherchez à vous prémunir contre la dérive des valeurs, par exemple en restant en contact proche avec la communauté de l’altruisme efficace, ou d’autres groupes sociaux portant des valeurs altruistes fortes.

Un exemple concret d'engagement public est proposé par Mieux Donner, en partenariat avec l'organisation internationale Giving What We Can : l'Engagement des 10 %. Il s'agit de promettre publiquement de donner au moins 10 % de ses revenus à des associations efficaces, jusqu'à la retraite.

Question 4 : « Gagner pour donner n'est-il pas simplement une manière de se donner bonne conscience tout en restant dans un système qui produit des inégalités ? »

Il se peut que certaines personnes choisissent de gagner pour donner en partie pour valoriser leur image, à leurs propres yeux ou à ceux des autres. Mais l'objectif premier de cette démarche n'est pas de se donner bonne conscience : c'est d'avoir un impact réel et tangible sur les causes que l'on considère comme les plus urgentes. Même si un sentiment de satisfaction peut en découler, l'essentiel réside dans les résultats concrets.

Par ailleurs, faire le choix de gagner pour donner peut justement naître d'une insatisfaction face aux inégalités produites par le système actuel. En consacrant une partie de ses revenus à des causes négligées, et en incitant d'autres à faire de même, on peut contribuer à les réduire.

Question 5 : « Est-ce que tous les altruistes efficaces gagnent pour donner ? »

Non. Les dernières données à disposition à l’heure où ces lignes sont écrites 8 indiquent qu’environ 15 % des membres de la communauté de l’altruisme efficace poursuivent une stratégie de « gagner pour donner ». La recherche, le travail gouvernemental, l’entrepreneuriat ou le travail dans des organisations à fort impact direct restent d’autres formes privilégiées d’engagement. Il n’existe pas deux chemins similaires dans l’altruisme efficace, et c’est à chacun·e de construire une carrière en adéquation avec ses valeurs, ses capacités et ses besoins personnels.

4. S’assurer d’avoir un impact réel

Si l’on choisit de gagner pour donner, il est essentiel de s’assurer que nos dons ont un véritable impact. Chaque année, des évaluateurs internationaux consacrent plus de 70 000 heures à évaluer l’efficacité d’associations œuvrant pour différentes causes, telles que l’écologie et l’environnement (Giving Green), la santé et la pauvreté mondiales (GiveWell), ou encore la cause animale (Animal Charity Evaluators). 

Des organisations comme Mieux Donner en France rassemblent ces recommandations et les mettent à disposition du grand public, afin de garantir que chaque don ait un impact maximal.

L’association Altruisme Efficace France tient également à jour une liste d’organisations remarquées pour leur potentiel d’impact très élevé par des évaluateurs internationaux, ainsi que des associations françaises recommandées sur la base de nos propres analyses.

5. Est-ce que c’est vraiment pour moi ?

La réponse à cette question dépend de nombreux facteurs personnels. Pour vous aider dans votre réflexion, vous pouvez vous poser les questions suivantes :

  • Ai-je les bonnes compétences, et si non, puis-je les acquérir assez facilement ? Certaines compétences sont particulièrement recherchées dans les organisations à fort impact, ou particulièrement utiles pour créer de nouvelles organisations, faire de la recherche ou appliquer des stratégies prometteuses 9. Par ailleurs, chaque cause a des besoins spécifiques : identifier ce dont un domaine a le plus besoin vous aidera à décider où vous serez le plus utile. Si vous possédez des compétences pertinentes ou pouvez les acquérir relativement facilement, votre travail direct aura probablement plus de valeur marginale que le fait de gagner pour donner. Si ce n'est pas le cas, vos dons peuvent peut-être contribuer davantage.
  • Combien je gagne, ou combien pourrais-je gagner à l’avenir ? Plus votre salaire est élevé, plus la somme que vous pouvez consacrer à des causes efficaces sera importante  -  et plus cette stratégie peut devenir compétitive par rapport au travail direct.
  • Quel genre d’emploi me plaît ? En comparant des options de carrières professionnelles, il est important de prendre en compte votre appétence pour un emploi donné. Certains métiers avec peu d’impact positif sont très stimulants pour les personnes en poste tout en étant très rémunérateurs : dans cette situation, gagner pour donner peut être une excellente stratégie d’impact. Un emploi dans lequel vous vous épanouissez et que vous exercez durablement peut vous permettre plus d’impact à long terme qu'un emploi à fort impact direct dans lequel vous ne vous sentiriez pas à votre place.
  • Quelles sont mes contraintes personnelles et lesquelles ne sont pas négociables ? Les transitions professionnelles prennent du temps et peuvent comporter des risques financiers. Par ailleurs, certains enjeux de santé peuvent limiter la possibilité de transitionner vers un emploi à fort impact direct. Si votre situation personnelle rend ce chemin difficile ou peu attractif, gagner pour donner est une voie efficace et immédiatement accessible.
  • Suis-je à l’aise avec cette démarche ? La démarche de gagner pour donner peut être plus ou moins compatible avec votre éthique personnelle. Certaines personnes estiment par exemple qu'elle s'inscrit dans un système économique intrinsèquement néfaste que les dons ne sauraient compenser - auquel cas, cette voie ne leur conviendra pas.

Il est important de souligner qu’il n’est pas forcément nécessaire de choisir entre « travail direct » et « gagner pour donner ». Par exemple, si vous envisagez de rediriger votre carrière professionnelle vers plus d’impact positif, il est tout à fait possible de gagner pour donner dans un premier temps, tout en développant des compétences utiles pour un futur emploi à fort impact direct. Certaines personnes alternent également entre les deux au cours de leur vie professionnelle, selon l'évolution de leur situation et des opportunités disponibles.

6. Conclusion

« Gagner pour donner » est une stratégie accessible et flexible, qui ne nécessite ni de devenir très riche ni de travailler dans des secteurs controversés. Elle peut convenir à de nombreuses personnes, qu'elles soient freinées par des contraintes personnelles, des incertitudes quant aux causes à prioriser, ou simplement par l'absence d'opportunités directes à fort impact.

Elle peut également constituer un levier particulièrement puissant pour les personnes à fort potentiel de revenus. Pour quelqu'un capable de gagner significativement plus que la moyenne, consacrer une part importante de ce surplus à des organisations efficaces peut générer un impact considérable - parfois supérieur à ce que permettrait un emploi direct dans le secteur associatif ou de la recherche.

La démarche de gagner pour donner n'en demeure pas moins exigeante sur le plan éthique : elle suppose de choisir un emploi dont les effets sur les autres sont au moins neutres et si possible positifs, de rester vigilant·e face aux tentatives de rationalisation que peut engendrer la recherche de richesse, et d'évaluer régulièrement si cette voie reste bien la plus efficace.

Quelle que soit votre situation, nous vous encourageons à prendre le temps d'évaluer vos options en vous appuyant sur les ressources disponibles sur le site d’Altruisme Efficace France ou celui de 80,000 Hours. En prenant des décisions éclairées et en utilisant les outils à notre disposition, nous pouvons contribuer de manière significative à la création d'un monde plus équitable et plus juste.

Notes et références
  1. https://80000hours.org/2015/08/how-can-doctors-do-the-most-good-an-interview-with-dr-gregory-lewis/
  2. https://80000hours.org/articles/how-many-lives-does-a-doctor-save-part-3/
  3. Source : https://forum.effectivealtruism.org/posts/CjPrNjSeDJJpHJhXk/ea-doesn-t-have-a-talent-gap-different-causes-have-different
  4. Pour un exemple de classification de compétences particulièrement utiles : https://probablygood.org/career-profiles/
  5. https://blog.practicalethics.ox.ac.uk/2015/01/moral-offsetting/
  6. Pour plus d’informations sur les postes nuisibles : https://80000hours.org/articles/harmful-career/
  7. Comme ici : https://80000hours.org/stories/sam-bankman-fried/
  8. https://forum.effectivealtruism.org/posts/z4Wxd2dnTqDmFZrej/ea-survey-2024-demographics
  9. Pour un exemple de classification de compétences particulièrement utiles : https://probablygood.org/career-profiles/
Retour à la liste des articles ↩